login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 13557
REPÈRES / Repères

Sale temps pour le multilatéralisme

La semaine prochaine, Donald Trump aura repris ses quartiers à la Maison-Blanche. Dans quelques mois, l'homme le plus puissant du monde pourrait avoir démantelé quelques grandes réalisations d'un ordre mondial basé sur des règles depuis 1945, sur lequel repose l'Union européenne.

Le système multilatéral devrait subir les coups de boutoir du 47e président américain. La paralysie de l'ONU, où un membre permanent du Conseil de sécurité a agressé militairement son voisin en février 2022, servira de prétexte à l'affaiblissement supplémentaire du système onusien. Aussi loufoques qu'elles puissent paraître aux Européens attachés au respect de l'intégrité territoriale, les visées sur le Groenland ou le Canada sont-elles le signe avant-coureur d'une nouvelle tectonique des plaques géopolitiques héritées du XXe siècle et largement façonnées par le pays que Donald Trump va à nouveau diriger ?

Climatosceptique, le magnat de l'immobilier devrait décréter, comme en juin 2017, la sortie des États-Unis de l'Accord sur le Climat (EUROPE 11801/7), alors que les feux de forêt font rage en Californie. Avec un ministre américain à la Santé conspirationniste et ouvertement hostile aux vaccins, de nouvelles tensions entre les États-Unis et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) sont à craindre.

Repli sur soi commercial ou bras de fer avec ses partenaires traditionnels pour les contraindre à acheter 'américain', Donald Trump fera peu de cas des difficultés économiques des alliés traditionnels des États-Unis. Dans la lignée de son prédécesseur, il ne devrait rien faire pour réparer l'Organisation mondiale du commerce (OMC), préférant défendre les intérêts particuliers américains dans le cadre de transactions bilatérales.

Une attitude que le président français, Emmanuel Macron, semble avoir déjà actée lorsqu'il s'est demandé, début janvier, devant les ambassadeurs français, si l'intérêt de l'UE est de continuer à se conformer, seule, aux règles commerciales multilatérales. « Au moment où les règles de l'OMC ne sont plus respectées ni par la Chine ni par les États-Unis d'Amérique, nous [Européens, NDLR], on va continuer de le faire, mais tout seuls. Cela ne marche pas », avait-il déclaré.

Alors que la Chambre des Représentants américaine vient de voter pour que soit sanctionnée toute personne contribuant aux efforts de la Cour pénale internationale (CPI) visant des personnes 'protégées' par les États-Unis, Donald Trump devrait accentuer les attaques contre cette haute juridiction internationale à laquelle les États-Unis ne sont pas partie, au profit des personnes recherchées pour leurs crimes.

Au sein de l'UE, les réactions divergentes des États membres aux mandats d'arrêt de la CPI lancés contre le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, l'ancien ministre israélien de la Défense Yoav Gallant, ainsi qu'un dirigeant islamiste présumé mort du Hamas, Mohammed Deif, sont frappantes, malgré les appels aux Vingt-sept du précédent Haut Représentant de l'UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell, et maintenant de son successeur, Kaja Kallas, à respecter leurs obligations en vertu du droit international. Jamais avare d'une controverse, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a même invité M. Netanyahu à Budapest. La position de la France est ambiguë, Paris faisant état d'un conflit entre ses obligations vis-à-vis de la CPI et l'immunité dont jouit un dirigeant d'un pays non partie au Statut de Rome. Le Premier ministre polonais, Donald Tusk, a dit qu'aucun dirigeant israélien ne serait inquiété lors des commémorations du 80e anniversaire de la libération du camp de concentration d'Auschwitz, fin janvier.

On le pressent : le risque élevé d'un détricotage du système multilatéral contredit la vision européenne d'une gestion des défis internationaux par la coopération et dans le respect de principes et de règles qu'on croyait universels et intangibles. Le XXIe siècle sera-t-il celui du retour de la loi du plus fort ?

À son arrivée au Conseil européen de décembre, Mme Kallas avait elle-même évoqué « une lutte entre les forces qui veulent un ordre mondial où 'la force fait le droit' » et, de l'autre côté, l'Union européenne et ses alliés qui prônent le respect de l'État de droit et des valeurs fondamentales. Elle avait surtout à l'esprit l'agression militaire de l'Ukraine par la Russie, soutenue par l'Iran et la Corée du Nord.

Herbivore dans un monde de plus en plus carnivore, en écho à la formule macronienne, l'Union européenne risque de subir les soubresauts d'un nouveau monde façonné par le rapport de force permanent et où les technologies modernes de communication peuvent réveiller des instincts primitifs. Elle ne pourra pas se contenter de clamer que l'avènement de la loi du plus fort conduit à plus de violence et de destruction pour la planète et ses habitants. Pour éviter à l'UE d'être mise hors-jeu par un allié historique ou de subir cette lente agonie économique que craint Mario Draghi, les Vingt-sept n'ont guère d'autre choix que de la faire évoluer, pour lui donner les moyens de défendre son modèle. On l'a vu avec la pandémie de Covid-19 et la crise énergétique : lorsque le danger guette, les Vingt-sept sont capables de se hisser collectivement à la hauteur de l'événement, malgré de longs accouchements.

En espérant que le ver n'est pas déjà dans le fruit...

Mathieu Bion

Sommaire

REPÈRES
SÉCURITÉ - DÉFENSE
ACTION EXTÉRIEURE
POLITIQUES SECTORIELLES
SOCIAL - EMPLOI - ÉDUCATION
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
INSTITUTIONNEL
ÉDUCATION - JEUNESSE - CULTURE - SPORT
BRÈVES