J’entends par ‘trumpisme’ une idéologie politique s’affranchissant des contraintes ordinaires de la gouvernance et un mode de communication direct, relevant du populisme, portant des valeurs typiques de l’extrême droite. Le mot se réfère forcément à Trump lui-même, mais aussi à ceux qui s’en réclament et s’en inspirent dans leurs rapports avec la politique.
Aux États-Unis, l’élection présidentielle a eu lieu le 5 novembre. Alors que les sondages donnaient Donald Trump et Kamala Harris au coude-à-coude jusqu’à la veille du scrutin et que les commentateurs prédisaient une élection extrêmement serrée, les dépouillements ont vite révélé un écart incontestable au profit de l’ancien président, qui gagnait ainsi le match retour, prenant sa revanche quatre ans après sa défaite ― qu’il n’avait jamais reconnue.
L’on a pu voir Trump à l’œuvre durant son premier mandat présidentiel (2017-2020) : sa personnalité et son bilan ont été évoqués dans cette rubrique (EUROPE 12598/1). Beaucoup d’observateurs estiment que son nouveau mandat ressemblera au premier par son mode de penser et de faire, mais s’en différenciera par une radicalisation, dont la campagne électorale aura donné un avant-goût.
La société américaine est moralement tourmentée, traversée de clivages profonds, victime de violences récurrentes, comme l’ont démontré de nombreux reportages et études. Si Trump n’avait pas été élu, il aurait contesté le résultat des urnes et incité ses supporters à réclamer vengeance ; les militants du Parti républicain sont sûrement plus armés que les démocrates ; peut-être un début de guerre civile a-t-il été évité. Au demeurant, il est dans la nature du ‘trumpisme’ de polariser, de désigner des ennemis. L’on peut douter que l’Amérique ‘great again’ sorte apaisée de l’aventure.
Le choix effectué par les électeurs du vainqueur, majoritairement de sexe masculin, révèle une appétence pour une évolution autoritaire du régime, pour le suprémacisme blanc, pour la xénophobie ainsi qu’une insensibilité aux droits humains, spécialement ceux des femmes. Cet électorat est indifférent aux poursuites et condamnations judiciaires de son héros, mais nullement à son propre pouvoir d’achat, ce que Kamala Harris aurait dû prendre en compte.
Trump à la Maison-Blanche en janvier prochain, ce n’est pas une bonne nouvelle pour les migrants venant d’Amérique centrale, ni pour les femmes en détresse personnelle, ni pour les démocrates de cœur, ni pour les défenseurs de la planète et de la biodiversité. Même les fonctionnaires fédéraux ne seront pas épargnés ; d’emblée, ils devraient faire l’objet d’une énorme purge afin de les remplacer par des hommes liges. La première année du nouveau mandat sera placée sur le sceau de la vengeance, la liste des comptes à solder étant longue. Il sera intéressant de pouvoir examiner comment le président respectera son serment constitutionnel inaugural et la séparation des pouvoirs.
Un changement d’administration à Washington a toujours un impact quelque part dans le reste du monde. Après la présidence de Joe Biden, qui avait décidé le retour des États-Unis dans les accords de Paris sur le climat, l’on assistera à un ralentissement des efforts contre le réchauffement climatique. Au Proche-Orient, les Israéliens sont des inconditionnels de Trump, tandis que les Palestiniens, vivant déjà le pire, n’en attendent rien de bon. Quid de l’Iran ? Il se dit que l’anéantissement du régime serait déjà programmé. Quant à la Chine, le grand concurrent qui force le respect, ses produits seraient surtaxés pour entrer sur le sol américain (ce qui, de fait, les réorienterait vers l’Europe) et pour le reste, on avisera. Il est douteux que Trump s’émeuve de l’entrée des soldats nord-coréens au service de la Russie en guerre contre l’Ukraine ; l’intéressé retrouvera un jour ou l’autre Kim Jong-un, avec lequel il avait un rapport d’amour-haine assez étrange. Seule certitude : l’imprévisibilité régnera.
Bien sûr, nous attendrons Trump sur l’Europe. D’abord par sa politique économique, dictée par l’égoïsme national. Depuis plusieurs mois, les services de la Commission européenne se préparent au relèvement des droits de douane sur tous les biens importés (au moins 10%, selon la promesse électorale) et aux mesures de rétorsion possibles. Comme le probable commissaire responsable pour le Commerce, Maroš Šefčovič, l’a indiqué (EUROPE 13511/22), il faudra continuer de gérer certains différends bien connus (IRA, acier, aluminium, Airbus/Boeing) au nom de l’amitié transatlantique ― plus vive à Bruxelles qu’à Washington.
Ensuite et surtout, l’Ukraine sera un enjeu capital. Tout le monde a lu que Trump se faisait fort de terminer la guerre avec la Russie en 24 heures. Comment ? C’est loin d’être clair. L’idée serait d’abord de mettre fin à l’assistance militaire et financière accordée à Kiev par l’administration Biden. Dans ce cas de figure, l’aide apportée par l’Union européenne, le Royaume-Uni et le Canada devrait monter en puissance à toute allure. Mais en même temps, plusieurs États membres (l'Allemagne, la Pologne, etc.) seraient enclins à ne pas fâcher le principal partenaire atlantique, pour leur propre sécurité. La France parlera de notre souveraineté militaire et l’Italie sera un maillon faible de la résistance à Trump. Quant au dirigeant hongrois, son ami inconditionnel, il s’épanouira, encore plus sûr de lui, dans son rôle artificiel de médiateur.
Le président Trump ne changera pas sur un point : il aime les contacts bilatéraux personnalisés et ressent un vrai respect pour les hommes forts. Il n’aura pas de difficulté à diviser davantage les dirigeants européens, un par un. Ceux-ci ne sont, hélas, pas imprégnés d’une culture de solidarité suffisante pour lui tenir tête en faisant bloc.
De surcroît, la solidarité des dictateurs a plus d’effectivité, de nos jours, que celle des démocrates. Trump est une source d’inspiration pour ceux qui considèrent la ‘démocrature’ comme un régime d’avenir. L’on a vu émerger, au sein même de l’Union, des petits Trump, des clones du maître, qui se sentent certainement confortés par le résultat électoral massif du 5 novembre. Ce contexte facilite aussi les activités de désinformation, voire de ‘guerre hybride’ menée par les agents de la Russie. De celle-ci, les dépenses de défense dépassent à présent le total de celles de tous les pays de l’UE.
Au sein du G7, à la fin du mois d’octobre, il a été convenu de répartir les montants des prêts bilatéraux à l’Ukraine de cette façon : 20 milliards de dollars financés par l’UE, autant par les USA et 10 par le Royaume-Uni, le Canada et le Japon réunis, soit 50 milliards en 2025. Ces prêts seront gagés sur les profits futurs des avoirs de la Banque de Russie immobilisés dans l’UE dans le cadre des sanctions internationales. Ils seraient facilités par une augmentation de la durée des sanctions de 6 à 36 mois. Et c’est là que la situation devient paradoxale, sinon révoltante. L’administration Biden (bien que loin de l’Ukraine) a approuvé cette prolongation et a demandé à l’UE d’en faire autant, en vain. Pour celle-ci (pour rappel, plus proche de l’Ukraine), la décision nécessite l’unanimité au Conseil de l’UE. Or, la Hongrie, seule, y a mis son veto, au motif qu’elle souhaitait attendre le résultat de l’élection présidentielle américaine (EUROPE 13513/7, 13518/18). Le résultat est là. L’on peut imaginer la suite. Dans les prochains débats, Viktor Orbán écoutera ‘la voix de son maître’. Et quand celui-ci aura remplacé Biden, le projet capotera.
L’Union européenne est fondée sur la démocratie. La Russie est une dictature qui en soutient d’autres. Sa victoire sur l’Ukraine serait une avancée de la dictature à nos portes et une menace pour notre sécurité collective. Le ‘trumpisme’ y aura contribué, comme un cancer métastasé dans un grand corps malade. Tous les citoyens européens qui chérissent la démocratie, et a fortiori leurs dirigeants politiques éclairés, doivent en être bien conscients.
À l’heure où le ‘rêve américain’ se cherche une seconde chance, le ‘rêve européen’ relève de la première : la consistance.
Renaud Denuit