Il aura fallu beaucoup de temps pour connaître le résultat final des élections américaines du 3 novembre. Au royaume du management, il est étonnant qu’un modus operandi plus efficace, en phase avec l’ère numérique, n’ait pas encore été trouvé. Cinquante États, chacun ayant ses propres règles et méthodes de travail, voilà qui n’aide pas. Surtout, le système des grands électeurs, sans doute justifié à l’aurore de la République fédérale, révèle au grand jour son archaïsme. Il porte atteinte au principe fondamental du suffrage universel.
À deux reprises déjà en 20 ans, les candidats ayant obtenu le plus de voix citoyennes se sont vu barrer la route de la Maison-Blanche par ce procédé inégalitaire : Al Gore en 2000 et, plus nettement encore, Hillary Clinton en 2016. Au lieu de s’adresser équitablement à tous les citoyens, la campagne électorale se résume à une course dans les États-clés, ceux où le jackpot produit le plus de délégués et ceux dont l’électorat est mouvant. Si un jour l’Union européenne se dotait d’un Président légitimé par le vote populaire, fasse le ciel que les gouvernements ne nous imposent pas un processus électoral « à l’américaine » et respectent plutôt le simple principe de l’égalité des suffrages, tel qu’il fonctionne avec succès dans nos républiques où le Président est élu au suffrage universel direct.
Il y a 4 ans donc, avec près de 3 millions de voix de moins que sa concurrente, Donald Trump était devenu Président des États-Unis (EUROPE 11664/1). Le système aberrant avait produit un chef aberrant. Dans l’histoire des démocraties occidentales, jamais on n’avait vu un dirigeant politique doté d’autant de pouvoirs et cumulant autant de défauts : incompétence, paresse, déficit de prospective, inculture historique, mensonge, égocentrisme exacerbé, autoritarisme primaire, intimidations, racisme, sexisme, climatoscepticisme, incitation à la haine, violence verbale permanente, incivisme fiscal, négation de la science, irresponsabilité face à la santé de ses concitoyens.
De plus, le trumpisme fit des émules, surtout sur les réseaux sociaux ; l’exemple venant d’en haut, l’irrespect d’autrui, la grossièreté, le harcèlement, le suprémacisme, le complotisme se libérèrent ad nauseam. Grand supporter du Brexit, Trump servit de modèle à l’extrême droite européenne et aux dirigeants illibéraux. Méprisant l’Union européenne et les organisations internationales, le champion de l’America First laisse un monde moins solidaire et un pays plus violent et radicalement divisé.
Avec un taux de participation de 66%, le plus élevé depuis 1900, l’élection de 2020 est déjà historique. Joe Biden est le plus âgé des présidents élus, mais il est crédité d’une expérience politique impressionnante. La légitimité du vainqueur est nette, avec 50,6% des voix et une large majorité de grands électeurs. Il devra cependant composer avec les Républicains sensés afin d'unifier une société malade et dès lors que les Démocrates n’ont pas conquis le Sénat. Sa priorité intérieure est logiquement d’ordre sanitaire.
Au plan international, la nouvelle administration renouera avec le multilatéralisme, réintégrera les États-Unis dans l’accord de Paris sur le climat, l’OMS, l’UNESCO et l’accord iranien sur le nucléaire ; elle normalisera ses relations avec l’OMC ; elle sera à la table des négociations pour le désarmement. Les relations transatlantiques seront sûrement plus fructueuses, notamment en matière commerciale. Depuis Kennedy, les Présidents démocrates ont été plus pro-européens que les Républicains. Le lien avec l’Europe sera même davantage ressenti par Biden que par Obama : en raison de ses origines irlandaises sans doute, mais aussi de sa conscience aiguë de la menace russe. Toutefois, la continuité dans la défense des intérêts nationaux se traduira encore par l’exigence que les Européens participent davantage au financement de l’OTAN (EUROPE 12060/1). En revanche, toute affinité avec les dictateurs, dont Poutine, sera terminée.
La négociation entre Londres et l’UE sur les rapports post-Brexit n’a guère progressé (EUROPE 12595/1). Il se dit que Boris Johnson attendait le résultat du vote américain pour définir sa stratégie. S’il comptait sur son ami Donald pour obtenir un accord commercial fabuleux et l’épanouissement de la « relation spéciale » avec Washington, il doit déchanter. Entre le sympathisant des catholiques irlandais et de l’accord du Vendredi-Saint (patronné par le démocrate Clinton) et le brutal défenseur des protestants locaux, le courant passera difficilement, d’autant que Biden a déjà publiquement condamné la loi britannique de septembre pour non-conformité au traité international conclu avec l’UE. Hors de celle-ci, le Royaume-Uni sera moins utile à la diplomatie américaine, qui privilégiera Bruxelles, Paris et Berlin.
Le peuple américain a choisi un Président qui a des qualités humaines. Il renoue ainsi avec sa propre humanité, son aspiration à une société paisible et respectueuse des personnes, quels que soient leurs origine, culture, couleur de peau ou revenus. Mais il renoue aussi avec toute l’Humanité, avec son bien commun, rendant possible une contribution majeure des États-Unis à l’avenir de la planète, qu’il s’agisse du climat, de la biosphère, de la santé ou des relations équilibrées permettant la paix.
Renaud Denuit