Le Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, a estimé, lundi 26 juin, à l’issue de la réunion des chefs de la diplomatie européenne, que la situation restait « complexe et imprévisible », après une « tentative avortée d’insurrection armée avec le groupe Wagner comme protagoniste » ce week-end en Russie.
Evgueni Prigojine et une partie de ses troupes ont avancé vers Moscou, samedi 24 juin, avant d’abandonner leur projet. M. Prigojine aurait voulu s’opposer à l’intégration de ses mercenaires – environ 45 000 hommes - dans l’armée régulière russe à partir du 1er juillet, comme le demande un décret signé début juin pour toutes les milices privées.
« Nous restons vigilants et engagés à une forte coordination entre nous, avec nos partenaires et les voisins » de la Russie, a expliqué le Haut Représentant de l’UE, tout en ajoutant, comme de nombreux ministres européens, qu’il s’agissait d’une affaire interne russe. Cet « événement nous a pris par surprise », a reconnu M. Borrell. « Nous n’y sommes pour rien, mais les causes et les conséquences, il faudra y faire face », a-t-il ajouté, insistant sur la non-responsabilité des Européens, pour éviter toute désinformation.
« Il y a beaucoup d’incertitudes, on ne va pas spéculer sur ce qu’il va se passer », a prévenu le ministre néerlandais Wopke Hoekstra. Trois scénarios seraient possibles : - un départ d’Evgueni Prigojine en Biélorussie avec son armée – peu probable ; - le redéploiement de Wagner en Afrique – le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a annoncé que les mercenaires continueraient leurs opérations en tant 'qu’instructeurs' au Mali et en République centrafricaine ; – l'intégration du groupe Wagner dans l’armée russe régulière.
Les conséquences de la tentative avortée pourraient être à la fois internes - sur la stabilité de la Russie -, mais aussi au niveau international, que ce soit dans le développement de la guerre en Ukraine ou en Afrique, où Wagner est très présent. Selon le Haut Représentant, les Européens vont travailler sur les possibles scénarios de ce qu'il pourrait se passer.
Quelles que soient les conséquences, c’est l’image du président Vladimir Poutine qui est ébranlée. Les événements montrent que « l’État russe et Poutine personnellement ont perdu de la crédibilité », a estimé M. Borrell, qui a ajouté que ce qu’il se passait en Russie ébranlait sa puissance militaire et affectait son système politique.
Pour la ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna, les événements révèlent des « tensions », des « fissures », des « failles » au sein du système russe. « On a presque l'impression que le président russe est redevenu un apprenti sorcier, qu'il ne peut pas se débarrasser des fantômes qu'il a appelés et qui vont maintenant le poursuivre », a estimé le ministre autrichien Alexander Schallenberg.
« Par cette guerre d'agression brutale, la Russie, Poutine, détruit son propre pays.(...) Nous constatons que les dirigeants russes se retournent de plus en plus contre eux-mêmes. Et nous voyons des fissures massives dans la propagande russe », a ajouté son homologue allemande, Annalena Baerbock.
Plusieurs responsables ont mis en garde contre une déstabilisation du pays. Si jusqu'à présent, la Russie était « une menace, un danger » pour avoir envahi un autre pays, maintenant la menace vient d'un « risque d’instabilité politique interne et de fragilité dans un pays nucléaire important », a souligné M. Borrell, ajoutant que ce n'était « certainement pas bon qu'une puissance nucléaire comme la Russie puisse entrer dans une phase d'instabilité politique ».
Le ministre luxembourgeois Jean Asselborn a estimé que le monopole de la violence en Russie n'appartenait plus à l'État, dans un pays qui possède 6 000 têtes nucléaires. « Une grande déstabilisation peut se produire et est très dangereuse », a-t-il expliqué. « La Russie est la plus grande, ou du moins l'une des deux plus grandes puissances nucléaires de la planète. Nous ne pouvons pas rester indifférents à ce qui se passe là-bas et cela doit nous faire tous réfléchir », a ajouté M. Schallenberg.
Soutien continu à l'Ukraine
Quelle que soit la situation en Russie, selon M. Borrell, les ministres se sont engagés à renforcer leur soutien militaire à l’Ukraine, que ce soit en termes de capacités, mais aussi de formation. Ainsi, il a annoncé que plus de 24 000 soldats ukrainiens avaient déjà été formés, que l’objectif de 30 000 soldats formés serait atteint « bien avant » la fin de l’année et qu’il pourrait être accru.
Les ministres n’ont cependant pas réussi à recevoir l’accord de leur collègue hongrois pour s’accorder sur une huitième tranche d’aide à l'Ukraine de 500 millions d’euros de la Facilité européenne pour la Paix. La Hongrie subordonne son accord au retrait de la banque hongroise OTP de la liste ukrainienne des sponsors internationaux de la guerre. Le Haut Représentant a promis qu’il allait discuter avec la Hongrie et l’Ukraine pour résoudre cette « situation lamentable »« aussi vite que possible », estimant que le soutien restait « vital ». (Camille-Cerise Gessant)