Ludovic Voet est secrétaire confédéral de la Confédération européenne des syndicats (CES). Pour EUROPE, il revient sur les annonces de la Commission européenne sur la crise énergétique. Il livre aussi son inquiétude quant aux discussions au sein du Conseil de l’UE sur la directive 'travailleurs des plateformes numériques'. (Propos recueillis par Solenn Paulic)
Agence Europe - La Belgique a été en grève ce 21 septembre pour protester contre l’inflation et demander des revalorisations salariales. La réponse de la Commission à la crise de l’énergie vous semble-t-elle à la hauteur ?
Ludovic Voet – Nous avons lancé une large campagne en six actions concrètes pour répondre à la crise du coût de la vie qui passent par l’augmentation des salaires, un soutien concret pour les ménages, le plafonnement des prix de l’énergie ou encore une taxe sur les superprofits des énergéticiens et une réforme du marché de l’énergie. Nous voyons que les choses avancent petit à petit, même si toutes ces idées sont déjà sur la table depuis 6 mois.
Le discours sur l’état de l’Union a marqué une prise de conscience, mais il va falloir agir vite, car il sera difficile de dire aux gens que les aides n’arriveront que dans quelques mois.
La Commission pourrait aussi annoncer un instrument SURE 2.0, un mécanisme d’amortissement des chocs par les systèmes de chômage, car la crise de l’énergie constitue bien un choc : les PME sont étranglées, il y a de grands risques de fermetures de productions dans certains secteurs industriels.
On a absolument besoin d’un mécanisme européen pour éviter notamment le chantage à la délocalisation que certaines multinationales seraient tentées d’exercer au niveau national.
La directive sur les salaires minimaux arrive aussi à point nommé. Car augmenter les salaires, et pas seulement les salaires minimaux, c’est une réponse pour pouvoir payer ses factures d’énergie ; les salaires doivent tous au moins augmenter avec l’inflation. Il ne faut pas attendre deux ans pour la mettre en œuvre et on va aider les syndicats nationaux à mettre la pression.
Sur les travailleurs des plateformes numériques, la direction prise par la Présidence tchèque du Conseil de l’UE vous convient-elle ? Après les 'Uber files', la CES avait demandé l’arrêt des négociations...
On ne demandait pas d’arrêter tout le processus, mais si cette directive ne va que dans le sens d’Uber, il vaudrait mieux en tirer les conséquences et essayer d’obtenir un texte plus ambitieux. Et les discussions actuelles nous donnent le sentiment que les stratégies d’Uber pour éviter une réglementation trop forte sont efficaces.
Ce qui est problématique, c’est que les discussions au Conseil semblent porter sur la façon de compliquer la reclassification des travailleurs (en salariés) alors que le point de départ de ce texte, c’est quand même la reconnaissance du phénomène du travail faussement indépendant.
Le texte de la Commission évoque la nécessité de remplir deux critères sur cinq pour déclencher la présomption (de salariat, NDRL) et il semble que l’on veuille rendre cela encore plus dur. Nous estimons, nous, qu’il ne faudrait aucun critère pour conditionner cette présomption de salariat, c'est ce que demande aussi le PE.
Cela ne veut pas dire que tous les travailleurs seront salariés, ils le seront simplement dans les plateformes qui ne peuvent prouver l’inverse.
Si cette présomption doit être activée par un travailleur ou une inspection du travail, on perdra des années ; s’il y a un an de négociation du texte, deux ans de transposition et ensuite encore la possibilité pour la plateforme de réfuter cette présomption, on n’aura pas de reclassification des travailleurs avant 4 ou 5 ans et, d’ici là, les plateformes auront largement eu le temps de se développer dans de nombreux secteurs comme les soins à domicile, la restauration, le travail temporaire.
On pourrait passer de 28 millions de travailleurs aujourd’hui à 43 millions en trois ans ; si le développement de ces plateformes n’est pas régulé, s'il est difficile de lancer la présomption de salariat et s’il n’y a pas, à la fin, de généralisation de la présomption à tous les travailleurs qui font le même travail, alors on aura un outil insuffisant. Le fait que la Présidence tchèque puisse détricoter le texte constitue un vrai signal d’alarme.
Le fait qu'elle introduise aussi une dérogation pour les autorités chargées, par exemple, de la sécurité sociale et des procédures fiscales ou pénales pose aussi problème ; on perdrait un moyen d’attaquer le problème. En Finlande, la décision de justice de considérer les travailleurs de Wolt comme des travailleurs a été initiée par une enquête d’une institution chargée de la santé et de la sécurité. On a besoin que toutes les autorités puissent investiguer.
Il faudra se battre pour que cette directive ne soit pas une coquille vide. Le travail du PE et des pays membres qui veulent un outil ambitieux sera donc crucial.
Quid des travailleurs de plateformes qui sont sans papiers : est-ce le volet manquant de la directive ?
Il faut qu’on sépare les procédures qui seraient liées au droit du travail et celles liées à la migration et au fait qu’on les renvoie dans leur pays d’origine.
Sinon, en effet, ces travailleurs ne vont jamais demander les droits offerts par la directive et continueront à accepter des conditions de travail précaires. On ne peut pas avoir une directive qui conduirait à une perte de droits ou d’argent pour ces travailleurs.
Les employeurs européens, qui se plaignent souvent de pénuries de personnel, pourraient appeler à des mécanismes de régularisation au niveau européen, mais ils ne le font pas.
Les négociations institutionnelles vont commencer sur le Fonds social climat ; certains pensent que cet outil est déjà dépassé...
Le Fonds est indispensable, mais faiblement financé et ne fera sans doute pas l’affaire, si la situation de l'inflation et des prix de l'énergie reste telle quelle. Et son lien avec l'ETS 2 (le système de vente d’émissions de quotas qui inclura les bâtiments et le transport routier) est encore plus problématique, car cela alourdira encore plus la charge pour les ménages.
Le Premier ministre, Alexander de Croo, a prédit 10 ans très difficiles pour les ménages belges, alors on ne voit pas comment il pourrait dire encore en 2025, un an avant le lancement supposé du Fonds, que le prix du mazout ou le prix à la pompe devront encore être augmentés pour pouvoir le financer via l'ETS 2.
Le débat utile aujourd’hui pourrait être finalement de savoir à quel point le Fonds n’est pas le bon outil de solidarité dès maintenant pour répondre à l’ampleur de la crise énergétique ; on pourrait se demander si ce n’est pas ce Fonds qu’il faudrait financer par des taxes sur les superprofits des énergéticiens, sur le court terme, et sur le long terme, par des taxes sur les revenus des plus riches pour atténuer les coûts de la transition verte pour la population.
C’est une idée en l’air, mais autant s’assurer que le Fonds social climat puisse déjà répondre aux problématiques actuelles.