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Bulletin Quotidien Europe N° 12774
REPÈRES / Repères

L’Afghanistan, nouveau cruel défi pour les Occidentaux

Le 14 avril 2021, le Président Biden annonçait le retrait de toutes les troupes américaines de l’Afghanistan pour le 11 septembre. Les partenaires de la coalition (Resolute Support Mission) avalisèrent cette décision. Cette situation inquiéta le Parlement européen qui, lors de sa séance plénière du 8 juin, plaida pour de nouvelles formes d’engagement dans ce pays, pour en soutenir le développement, les droits des femmes et les minorités ; cette inquiétude était manifestement partagée, devant les eurodéputés, par le Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell (EUROPE 12736/4). Le 14 juin, les dirigeants des 30 pays membres de l’OTAN se réunissaient à Bruxelles : dans leur Déclaration commune, ils parlaient d’entamer « un nouveau chapitre » dans leurs relations avec l’Afghanistan et soulignaient leur volonté commune d’appuyer « le processus de paix en cours ». (EUROPE 12740/3). Or, il était déjà évident que les talibans avaient engagé une offensive très efficace : six jours plus tard, ils contrôlaient plus d’un quart des districts du pays (124 sur 407).

Le 5 juillet, la Commission européenne annonça l’octroi d’une aide d’urgence de 25 millions € pour l’Afghanistan, afin de lutter contre la sous-alimentation résultant d’une grave sécheresse. L’acheminement était prévu par les ONG partenaires, sans référence au contexte politique et militaire (EUROPE 12755/21). Quatre jours plus tard, les talibans contrôlaient la moitié du pays. À ce moment, Biden avançait le retrait militaire au 31 août. Le 12 juillet, les ministres des Affaires étrangères de l’UE tinrent conseil. Conformément à leur agenda initial (EUROPE 12759/15), ils ne consacrèrent que peu de temps à l’enjeu afghan, fort occupés par le Liban, l’Ethiopie, la connectivité… Le communiqué final signala que « le Haut Représentant a insisté sur la nécessité d’exhorter les talibans à entamer de réelles négociations de paix sans exclusive, et à nouer un dialogue avec les pays de la région et de la communauté internationale au sens large en vue de jouer un rôle constructif d’appui du processus de paix afghan ».

Le 13 juillet, à Washington, un mémo interne du Département d’État, alerté par des Américains se trouvant sur le théâtre des opérations, tira la sonnette d’alarme sur l’avancée rapide des talibans et l’effondrement de l’armée afghane. Très probablement informé, le Président Biden ne modifia pas son calendrier. Deux jours plus tard, le chef de la délégation du PE pour les relations avec l’Afghanistan et la présidente de la commission des droits de l’homme de l’Assemblée nationale afghane publiaient une déclaration commune, lançant un appel au Pakistan pour qu’il convainque les talibans, responsables d’atrocités, d’entamer des négociations de paix sérieuses, incluant le rôle des femmes (EUROPE 12764/27).

Le 29 juillet, les talibans contrôlaient 223 districts sur 407. Pourtant, la veille, à Bruxelles, le Conseil conjoint de coordination et de surveillance sur l’Afghanistan s’était paisiblement réuni, comme si les jours du gouvernement n’étaient pas comptés. Celui-ci était invité par l’Ambassadeur de l’UE à Kaboul à poursuivre des réformes (lutte contre la corruption, gestion des finances publiques, respect des femmes etc...) (EUROPE 12772/9).

Malgré les tentatives du Président afghan pour galvaniser son armée, les talibans poursuivirent leur progression fulgurante et entrèrent dans Kaboul dès le 15 août. Le Président constata qu’ils avaient gagné la guerre et prit la fuite. Ni les États-Unis ni l’Union européenne n’avaient été capables d’anticiper une telle évolution. La situation, chaotique et dramatique à l’extrême, de l’aéroport de Kaboul, où commença une longue série d’évacuations bouleversantes, de tout urgence, a été largement portée à la connaissance du grand public par les écrans de télévision. Pour les Occidentaux, c’est un fiasco complet. Malgré quelques manifestations contre le nouveau régime et la subsistance de poches de résistance, ils n’auront d’autre interlocuteur que les talibans, qu’ils ont combattu pendant vingt ans.

Le 17 août, les 27 ministres des Affaires étrangères ont tenu une réunion extraordinaire par vidéoconférence. Ils ont « insisté sur la nécessité d’assurer l’évacuation en toute sécurité des citoyens de l’UE et du personnel local » et ont « appelé à la protection de toutes les vies humaines et au rétablissement de la sécurité et de l’ordre public dans le respect des droits fondamentaux ». Dans une déclaration, Josep Borrell insista en outre sur les droits des femmes, des enfants et des minorités et annonça la continuité de l’aide fondée sur les besoins du peuple afghan. « L’UE aidera également les pays voisins de l’Afghanistan à faire face aux retombées négatives qui devraient résulter d’un flux croissant de réfugiés et de migrants ».

Car telle est en fait la préoccupation première des dirigeants européens : une nouvelle vague migratoire jusqu’aux portes de l’Union. Il est en effet incontestable que de très nombreux Afghans ont déjà fui ou chercheront à fuir, coûte que coûte, ce régime de terreur. De plus, il serait inhumain de renvoyer dans leur pays les Afghans qui, sur le sol européen, n’ont pas obtenu l’asile. Est-il donc fortuit que, dès le 18 août, les ministres des Affaires intérieures se soient réunis d’urgence en visioconférence ? Aucun document n’est disponible sur le débat (l’on peut imaginer les désaccords) ; seule la commissaire Johansson, ayant pris part aux travaux, a publié un long communiqué fournissant des données chiffrées et plaidant pour une assistance aux migrants afghans, certes en coordination avec les organisations internationales et les pays asiatiques voisins, mais aussi par un renforcement des capacités d’accueil de l’Union. Le même jour, l’UE a cosigné, avec 22 autres pays, une « Déclaration conjointe sur la situation des femmes et des filles » en Afghanistan, évoquant à la fois une profonde préoccupation et une volonté de suivre de près ce que fera le nouveau gouvernement.

C’est l’Espagne qui – sans doute à la demande de Josep Borrell, qui connaît bien ses dirigeants – organisa le rapatriement des employés afghans des institutions de l’UE. Samedi dernier, Charles Michel et Ursula von der Leyen se rendirent à la base militaire de Torrejon de Ardoz, près de Madrid, pour visiter le centre d’hébergement, marquer leur solidarité et remercier le Premier ministre espagnol. La présidente de la Commission et le président du Conseil européen prononcèrent chacun un discours. C’était une occasion de marquer leur souhait de reprendre le contrôle d’une situation qu’ils n’avaient pas vu venir. M. Michel s’engagea « à travailler dans les heures qui viennent pour tenter de garantir un rapatriement sûr de celles et ceux qui font le choix de quitter l’Afghanistan compte tenu des circonstances auxquelles ils sont confrontés ». Mme von der Leyen promit de continuer à aider financièrement les ONG humanitaires, mais aussi les États membres qui aideraient à la relocalisation des réfugiés. Mais elle conditionnera l’aide ordinaire au développement de l’Afghanistan au comportement du nouveau gouvernement afghan, notamment à l’égard des femmes et des jeunes filles.

Telle est la réalité crue. 22 États membres participaient à la coalition internationale pour mener une guerre voulue par les États-Unis après les événements du 11 septembre 2001. Ils y laissèrent maintes vies. Dans ces engagements initiaux, l’Union n’eut pas grand-chose à dire. Puisse-t-elle avoir davantage de poids dans une après-guerre qui s’annonce d’une complexité extrême et la mettant au défi de faire respecter ses valeurs et celles de Nations Unies.

Renaud Denuit

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