Avec la communication 'Vers une stratégie globale de l'UE avec l'Afrique', présentée lundi 9 mars, la Commission européenne et le Service européen pour l'action extérieure (SEAE) ont formalisé une première étape vers l'intensification et la modernisation du partenariat stratégique UE/Afrique de 2007, afin que les deux continents puissent mieux répondre ensemble aux défis d'aujourd'hui.
Ces défis se reflètent dans les cinq partenariats énoncés : - la transition verte ; - la transformation numérique ; - la croissance durable et les emplois ; - la paix et la gouvernance ; - la migration et la mobilité (EUROPE 12439/12). Ces priorités devront déboucher sur des priorités communes de l'Union africaine et de l'UE, comme en sont convenus Africains et Européens à Addis Abeba (EUROPE 12435/2).
« Pour relever nos défis communs, nous avons besoin d'une Afrique forte, tout comme l'Afrique a besoin d'une Europe forte (...) Il faut que ce partenariat soit visible, concret pour l'Afrique comme pour les citoyens européens, » a déclaré le Haut Représentant de l'UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, et vice-président de la Commission, Josep Borrell, devant la presse.
L'UE est déjà le premier partenaire de l'Afrique en matière de commerce, d'investissements, de développement, de coopération et de sécurité, a-t-il rappelé. Selon lui, il s'agit « d'améliorer ce partenariat, de le rendre plus efficace », dans l'intérêt de deux continents étroitement liés et interdépendants.
« Bien sûr, nous avons des intérêts géopolitiques en Afrique. Notre croissance, notre sécurité dépendent de ce qui se passe en Afrique, peut-être plus que dans n'importe quelle autre partie du monde, en particulier pour atteindre nos objectifs climatiques et gérer les migrations ».
L'Afrique, quant à elle, « compte sur notre soutien pour ses objectifs en matière de développement durable, de numérisation, de changement climatique, de gouvernance, de paix et de sécurité », a-t-il souligné. Selon lui, « c’est vraiment le partenariat international le plus important sur lequel nous devrons travailler ».
Pas de complexes vis-à-vis de la Chine, au contraire. À la presse qui lui demandait quelle place il y avait pour l'UE eu égard au rôle croissant joué par d'autres pays en Afrique, notamment la Chine, en termes d'investissements, mais aussi en matière d'opérations de paix et de sécurité, M. Borrell a rappelé que la présence de l'UE était largement supérieure à celle de la Chine et que l'UE ne raisonnait pas en termes de « compétition ».
« L'Europe investit beaucoup plus que la Chine. Nos investissements directs sont de 230 milliards. Ceux de la Chine de 38 milliards. Un rapport de 1 à 8. Les États-Unis investissent 42 milliards, nous cinq fois plus. Il en va de même pour les relations commerciales. Nous n'avons pas de complexe d'infériorité. Nous sommes présents et nous continuerons de l'être. Notre présence s'accompagne d'investissements, mais aussi de développement politique, économique et culturel », a répondu M. Borrell. Rappelant les liens historiques et culturels entre l'UE et l'Afrique, il a parlé d'un « partenariat pour un progrès partagé », assurant ne pas être « sûr que cela soit le cas pour la Chine ».
Et d'ajouter : « Peut-être n'en faisons-nous pas assez pour montrer ce que nous faisons. La Chine est plus visible, mais on ne peut pas dire que la Chine est plus présente ».
À ses côtés, la commissaire aux Partenariats internationaux, Jutta Urpilainen, a renchéri en soulignant que la présence de la Chine, de l'Inde et des États-Unis rendait d'autant plus pertinente une stratégie renouvelée de l'UE avec l'Afrique. Celle-ci se fondera sur une approche tangible apportant des résultats concrets sur les priorités établies lors du Sommet UA/UE d'Abidjan en 2017 et sur les priorités de « la nouvelle Commission géostratégique », notamment « le développement du potentiel du Pacte vert (Green Deal) et la transformation numérique au bénéfice des deux continents », a-t-elle dit.
La commissaire a insisté sur le fait qu'il ne s'agit que d'un « premier pas » dans un processus reposant sur la consultation avec les partenaires africains pour « comprendre ce qui est important pour chacun dans nos deux continents ». Et d'ajouter : « Ma priorité désormais est de veiller à ce que les jeunes et les femmes s'approprient la stratégie avec l'Afrique, dans la mesure où elle répond à leurs aspirations ».
Le délai jusqu'au sommet UA/UE d'octobre 2020 à Bruxelles sera mis à profit pour cela.
La communication, c'est « notre contribution à l'avenir de l'Afrique, à notre avenir commun », un avenir qui fera la part belle à la défense du multilatéralisme et misera sur la jeunesse.
Cette future stratégie, c'est « la feuille de route qui va nous permettre de progresser et de faire passer notre partenariat à la vitesse supérieure pour construire ensemble un avenir plus prospère, plus pacifique et plus durable pour tous », selon Ursula von der Leyen, citée dans un communiqué.
Dix actions pour donner corps à l'ambition stratégique : Commission et SEAE proposent de : 1) maximiser les avantages de la transition verte et réduire autant que possible les menaces pesant sur l'environnement dans le strict respect de l'Accord de Paris sur le climat ; 2) stimuler la transformation numérique du continent ; 3) augmenter considérablement les investissements durables, promouvoir les possibilités d'investissement en renforçant l'utilisation de mécanismes de financement innovants et stimuler l'intégration économique régionale et continentale, notamment au moyen de l'accord sur la zone de libre-échange continentale africaine ; 4) attirer les investisseurs en aidant les États africains à adopter des politiques et des réformes réglementaires qui améliorent l'environnement des entreprises et le climat d'investissement, y compris des conditions de concurrence équitables pour les entreprises ; 5) améliorer rapidement l'apprentissage, les connaissances et les compétences, les capacités de recherche et d'innovation, en particulier chez les femmes et les jeunes, protéger et améliorer les droits sociaux et éradiquer le travail des enfants ; 6) adapter et approfondir le soutien de l'UE aux efforts de paix déployés par l'Afrique moyennant une forme de coopération plus structurée et plus stratégique, avec un accent plus marqué sur les régions où les vulnérabilités sont les plus importantes ; 7) intégrer la bonne gouvernance, la démocratie, les droits de l'homme, l'État de droit et l'égalité entre les hommes et les femmes dans l'action et la coopération ; 8) garantir la résilience en créant un lien entre les interventions - qu'elles relèvent de l'humanitaire, du développement, de la paix ou de la sécurité - à toutes les étapes du cycle d'un conflit ou d'une crise ; 9) mettre en place des partenariats équilibrés, cohérents et globaux en matière de migration et de mobilité ; 10) renforcer l'ordre international fondé sur des règles et le système multilatéral centré sur les Nations unies.
Premières réactions. La communication a été plutôt bien accueillie. « Nous sommes heureux que cette stratégie consacre un rôle majeur à la lutte contre les causes profondes de progrès économiques lents, de la pauvreté, des pratiques non démocratiques et des menaces qui pèsent sur l'État de droit, de l'exclusion des femmes, des pratiques commerciales déloyales, de l'inégalité d'accès des jeunes à une éducation de qualité et de l'exploitation aveugle des terres et des minéraux bruts », s'est réjouie la présidente du groupe S&D au Parlement, Iratxe Garcia Pérez.
Le groupe CRE, dont le 2e sommet sur l'Afrique du 4 mars a été reporté pour cause de Covid-19, a salué cette proposition. « Nous sommes convaincus que les marchés libres, le commerce, l'esprit d'entreprise et la liberté d'entreprendre sont les meilleurs moyens de sortir les individus et les communautés de la pauvreté. Nous serons toujours convaincus que l'engagement par le biais d'investissements, de formations et de commerce bien ciblés est un avantage bien meilleur et plus durable pour les pays en développement que les programmes d'aide internationale et de charité », a commenté le coprésident du groupe, Rafaelle Fitto (italien). Il plaide pour que l'UE propose une approche durable pour faire face à la crise des réfugiés entre l'Europe et l'Afrique.
Mais, pour le Groupe des Verts/ALE, la stratégie proposée s'inscrit dans la continuité sans apporter d'amélioration substantielle. La Française Michèle Rivasi salue le fait que la stratégie insiste davantage sur l'importance de la transition vers une économie décarbonée, la numérisation et la solidarité dans le domaine de la migration, mais regrette que, dans le même temps, « la Commission perpétue une stratégie du 'business as usual' et promeuve des relations commerciales qui profitent avant tout aux grandes entreprises occidentales » et « n'ait pas saisi cette occasion pour contrebalancer les droits du secteur privé par des devoirs aux plans social et environnemental ».
L'ONG ONE, qui milite contre l'extrême pauvreté, salue « des idées courageuses », notamment la transformation numérique et l'alignement des positions de l'UE et de l'Afrique dans les forums multilatéraux, mais compte sur « des propositions concrètes et des ressources financières » pour concrétiser l'ambition. Émilie Wigens, directrice de l'ONG, juge « crucial que les voix des jeunes Européens et Africains soient vraiment intégrées dans le processus décisionnel ». (Aminata Niang)