L’ascension de Boris Johnson à la tête du parti conservateur et au poste de Premier ministre britannique était prévisible (EUROPE 12302/19). Mais sa personnalité rend le Brexit d’autant plus imprévisible.
Qui les négociateurs européens auront-ils en face d’eux lorsque les négociations reprendront... si elles reprennent ? S’agira-t-il de Boris Johnson, le fervent partisan du Brexit, disposé à quitter l’UE « coûte que coûte » d’ici le 31 octobre ? Ou s’agira-t-il de sa version pragmatique, qui a rédigé un éditorial en cas de victoire du maintien au référendum de 2016, dans lequel il qualifiait l’UE de « marché à notre porte » dont les frais de participation « semblent assez modestes » ?
Le nouveau cabinet de M. Johnson penche fortement en faveur du Brexit (EUROPE 12303/19). Il a engagé Dominic Cummings, le directeur de la campagne Vote Leave, en tant que conseiller principal. Il a conservé le ministre en charge du Brexit, Stephen Barclay, dont la rencontre houleuse avec le négociateur en chef de l’UE, Michel Barnier, plus tôt ce mois-ci, a envenimé les relations entre les deux parties. Il a congédié 17 membres du gouvernement de l’ancien Premier ministre, Madame Theresa May, et les a remplacés par des partisans du Brexit : l’ancien ministre en charge de ce portefeuille, Dominic Raab, occupe désormais le poste de ministre des Affaires étrangères ; l’ancien ministre des Affaires intérieures, Sajid Javid, est chancelier de l'Échiquier et le très médiatique Jacob Rees Mogg, leader de la Chambre des Communes. Il est intéressant de noter qu’il a également nommé son frère, Jo Johnson, ministre des Universités et de la Science.
Il a refusé de désigner un nouveau commissaire européen, se plaignant au Parlement, jeudi, que « de très nombreux fonctionnaires brillants sont coincés dans un enchaînement de réunions à Bruxelles et à Luxembourg alors qu’ils pourraient mieux déployer leurs talents » sur des accords commerciaux.
Dire que ses débuts ne sont pas très amicaux est un euphémisme. L’UE a salué avec prudence la nomination de M. Johnson, alors que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, l’a appelé, jeudi, pour le féliciter (EUROPE 12304/27). Cependant, selon un porte-parole du gouvernement britannique, M. Johnson l’a remercié avant de lui dire que l’accord de retrait « ne sera pas adopté dans sa forme actuelle » et que « la voie vers un accord passe par l’abolition du filet de sécurité ».
Nous assistons à un durcissement considérable de la politique du gouvernement sur le dossier du Brexit, alors que les précédentes tentatives de voir le Parlement adopter un accord reposaient sur des assurances que le filet de sécurité (la politique de repli destinée à garantir qu’aucun contrôle n’aura lieu à la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord en l’absence d’un nouvel accord commercial) serait temporaire. Mais, comme il l’a dit jeudi devant le Parlement, M. Johnson est convaincu que « d’autres arrangements sont tout à fait possibles et compatibles » avec l’accord de paix du Vendredi saint de 1998.
M. Juncker a répondu que l’accord actuel est le « meilleur et le seul accord possible ». Il a toutefois ajouté être disposé à apporter quelques modifications à la déclaration politique qui l’accompagne (EUROPE 12293/24). Dans une note divulguée destinée aux dirigeants européens, M. Barnier est allé plus loin, en déclarant que l’abandon du filet de sécurité serait « inacceptable ». Cette réplique est survenue après l’annonce de M. Johnson dans laquelle il explique vouloir « accélérer » les préparatifs en cas de Brexit sans accord.
Selon l’analyste Mujtaba Rahman du groupe Eurasia, il suit une « approche double » : essayer de conclure un accord tout en intensifiant les préparatifs en cas d’échec. De plus, M. Johnson rejette directement la responsabilité des résultats négatifs sur l’UE, malgré les tentatives répétées du Premier ministre irlandais, Leo Varadkar, de convaincre ses partenaires qu’« un no deal est une menace britannique ». Jeudi, M. Varadkar a reconnu qu’il ne savait pas si M. Johnson bluffait ou s’il était sérieux sur le fait de quitter l’UE à tout prix en octobre. M. Rahman estime que l’issue la plus probable de la stratégie adoptée par le nouveau Premier ministre est la tenue d’élections législatives : M. Johnson revendiquant avoir essayé de négocier, dépeignant l’UE comme intransigeante et lui donnant l’opportunité de conquérir des électeurs du Brexit Party de Nigel Farage.
Les députés conservateurs ont évoqué dans les médias britanniques « leur angoisse et leur terreur », alors qu’un conflit entre le gouvernement et le Parlement se prépare et devrait éclater au cours de l’automne. Mais leur cause n’est peut-être pas perdue. L’opposition à une absence d’accord gagne du terrain, le parti travailliste est divisé au sujet de sa propre politique du Brexit et les libéraux démocrates (dont la nouvelle dirigeante, Jo Swinson, fait pression pour révoquer l’article 50) ont remporté les élections européennes. « La menace immédiate qui pèse sur M. Johnson est la rébellion croissante des conservateurs qui s’opposent à un no-deal », explique M. Rahman. « Boris a peut-être eu sa revanche sur certains de ses ennemis de l’intérieur lors de son remaniement radical. Mais ils savent qu’ils auront prochainement à leur tour l'occasion de se venger de lui ».
Aujourd’hui pourrait être le premier jour de la pause estivale du Parlement britannique, mais de pause, il n’y en aura pas. (Version originale anglaise par Sarah Collins)