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Bulletin Quotidien Europe N° 12246
REPÈRES / RepÈres

Rendons ses paroles à l’hymne européen !

Il est naïf de croire que l’on puisse se passer de la symbolique ; nous y avons recours chaque jour, sans y penser, en nous exprimant, en concevant un projet, en faisant revivre des souvenirs ou en rêvant. Du village aux grandes entités, les peuples ont besoin de symboles : ceux-ci les aident à percevoir le monde, autant qu’eux-mêmes. Truffées de symboles sont - pour prendre un exemple actuel et criant - les manifestations de jeunes pour sauver la planète d’une détérioration insupportable. 

Nos lecteurs n’ignorent pas le drapeau européen, dans lequel se reconnaissent volontiers la plupart des citoyens de l’Union. Il est symptomatique que de tels drapeaux soient massivement brandis, plutôt qu’au sein des Vingt-sept, par les populations souhaitant se rapprocher de l’Union (on l’a vu en Ukraine) ou ne pas en sortir (Royaume-Uni). Les douze étoiles d’or sur fond bleu se portent aussi sur des calicots de tout format, sur les poitrines, en casquettes, en capes, et apparaissent même sur des visages grimés. Mais serait-il exclu de voir flotter ces drapeaux plus nombreux sur le Continent à l’approche d’élections communes dont l’enjeu n’est plus à démontrer ? 

Le Conseil de l’Europe a certes des faiblesses structurelles, mais il acquit, très tôt, l’intelligence de l’articulation entre le politique et le culturel. C’est lui qui adopta, dès 1953, le drapeau puis, en 1972, l’hymne européen. L’Union européenne finit par se les approprier, en y ajoutant une devise (‘Unis dans la diversité’), que, par chance, tout le monde comprend. 

Le traité constitutionnel consacra son article I-8 aux ‘symboles de l’Union’ : les trois précités, plus l’euro et la journée de l’Europe du 9 mai. Durant la négociation du Traité de Lisbonne, pour satisfaire les Britanniques et leurs ‘caniches’, l’article ne fut pas repris (EUROPE 8578/4) ; même le Premier ministre luxembourgeois d’alors, d’ordinaire mieux inspiré, qualifia ses symboles d’« assez ridicules ». Une Déclaration fut annexée au traité, par laquelle 16 États membres confirment leur attachement aux symboles ; la France aujourd’hui macronienne a rejoint le groupe. 

Approfondissons le cas de l’hymne européen (Ode à la Joie). Tous les chants patriotiques et révolutionnaires comprennent une musique et des paroles. Dans l’UE, tous les hymnes nationaux sont pourvus d’un texte, sauf celui de l’Espagne ; en effet, il s’agit d’une très ancienne marche militaire (Marcha Real), qui ne fut remplacée que pendant la seconde République (1931-1937), avant d’être rétablie par le franquisme et confirmée ensuite. 

L’hymne européen est sans paroles. Or, celles-ci existent. Que s’est-il donc passé ? 

Éminent poète et philosophe allemand, Friedrich von Schiller est - pour faire bref - un romantique égalitariste. En 1785, il compose un grand poème, qui, dès 1792, retient l’attention de Ludwig van Beethoven. Celui-ci murit le projet de le mettre un jour en musique. Il en retiendra les 36 premiers versets de la version remaniée par son auteur (1803). La neuvième symphonie est composée en 1823-24, bien après la mort de Schiller (1805), ce qui n’ôte rien à ce fait historique : le quatrième mouvement, avec chœurs, a bien deux auteurs, le poète et le musicien. Ceci est confirmé par la discographie ultérieure, qui contient le texte de Schiller. Et Ludwig n’a jamais camouflé sa dette à Friedrich. C’est l’alchimie des deux inspirations qui produit la force esthétique et la puissance d’évocation de l’Ode à Joie, faisant ainsi, de la Neuvième, un chef-d’œuvre culturel universellement admiré. 

En 1972, après la décision du Conseil de l’Europe, les membres de la Commission des Communautés européennes constatent que le poème ‘ne présente pas un caractère spécifiquement européen’. La cause est, si je puis dire, entendue : les deux institutions ont accordé leurs violons pour que l’hymne européen soit uniquement instrumental. L’interprétation de référence est confiée à von Karajan. Exit Schiller. Le Conseil européen de Milan (1985) adopte l’hymne aphasique de la future Union. 

Quelles sont donc ces paroles si inconvenantes ? La partie du poème qui correspond à la mélodie jouée en tant qu’hymne européen, est ceci : « Joie, bel éclair divin / Fille de l’Élysée / Nous entrons, ivres de feu / Bienheureuse, en ton royaume ! / Ton pouvoir magique unit à nouveau / Ce que divisent les coutumes rigides / Tous les humains deviennent frères / Là où demeure ton aile douce. »

Dans cette strophe, Beethoven s’est autorisé une ‘légère’ correction du texte original. Schiller avait écrit : « Was der Mode Schwert geteilt /Bettler werden Fürstenbrüder » (Ce que l’épée de la mode sépare / Les mendiants deviennent frères avec les princes). Beethoven universalise l’idée : « Was die Mode streng geteilt / Alle Menschen werden Brüder ». Dans les deux cas, la Joie a raison des clivages de classe, ou, pour parler en lexique actuel, du fossé entre peuples et élites. Mais le coup de force du musicien, signe de son humaniste génialité, va donner à toute l’œuvre une ineffable dimension. 

À cette fin, il y a le chœur : hommes et femmes. C’est-à-dire, symboliquement, toutes les voix humaines rassemblées. Comme une grande communauté qui chante l’essentiel. Un effet que ne peut pas produire, seul, le meilleur orchestre du monde. Je vous invite à réécouter le dernier mouvement de la Neuvième. Après le signal magistral de l’orchestre, le soliste lance un appel et dévoile le thème. Puis, vers la septième minute, le chœur au complet entre en scène subitement, de façon quasi insurrectionnelle, reprenant le thème chanté – ‘l’hymne européen’ –, mais avec l’ampleur, la ferveur et la puissance maximales. Et le chœur lui-même éclate de joie à l’énoncé-clé de l’Ode : « Alle Menschen werden Brüder », transmettant cette joie aux auditeurs – il faut l’ouïr pour le comprendre.

Le chœur remplit ainsi le mandat confié par Beethoven, nourri de Schiller. En effet, que se passe-t-il à ce moment ? Comment les Lumières triomphent-elles ? Au pic de l’œuvre jouée, le chant a réalisé une exceptionnelle fusion entre un paroxysme esthétique partagé, et une déclaration éthique solennelle, explicitement égalitaire, humaniste et internationaliste. C’est précisément cette charge incomparable, qui, portée au sublime par un texte et des voix, continue à remuer les foules. Intériorisé, le message, mué en boussole commune, peut sauver des vies : oui ! Ainsi l’œuvre n’a-t-elle pas vieilli. Ce romantisme ouvert annonce la modernité que nous vivons, le monde dont nous rêvons : une ‘globalisation’ fraternelle, à visage humain. 

Que cette transcendance morale et musicale de la Neuvième ait parlé au cœur des pionniers de l’unification européenne, comme à des millions d’autres personnes, n’a rien d’artificiel : s’il fallait un hymne, on conçoit leur choix. 

Paradoxe apparent : l’Ode à la Joie ne parle pas de l’Europe ni de ses États, encore moins de ses institutions. En faire un argument pour en supprimer le texte, c’est passer à côté de la question, jusqu’à poser un acte coupable. Car c’est précisément dans l’interprétation complète de l’Ode – paroles et musique – que se dévoile l’essence de l’identité culturelle européenne. Il s’agit de la Joie. Joie qui élève, rendant accessible ‘le séjour immortel des héros’. Joie de tout artiste à l’œuvre, de chaque créateur. Joie qui surmonte les divisions personnelles et sociales et génère une fraternité appelée à s’universaliser. Comme une jouissive subversion ne pouvant que réussir. 

L’interprétation seulement orchestrale de l’hymne européen ne produit rien de tel. Elle n’appelle pas au chant collectif, elle ne rend point possible l’exclamation humanitaire, reprise et portée à partir du corps de chacune et chacun vers toutes et tous. Elle est donc plus officielle que populaire. Elle s’écoute à l’intérieur, dans un fauteuil de velours, semblant donner raison à Nietzsche : « Être cul-de-plomb, voilà par excellence, le péché contre l’esprit ! Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » (Ce que n’eût pas contesté Monnet).

Est-ce un hasard ? Dans le chant, une collectivité, debout, s’exprime à tous vents. Les hymnes, révolutionnaires ou nationaux, sont conçus pour la libération vocale : celui de l’Italie – le ‘Chant des Italiens’ – le rappelle explicitement. ‘L’Europe frigide’ (Élie Barnavi) ne chante pas. Il y a quelque chose à réparer. 

Certains invoqueront alors stupidement l’argument linguistique (‘L’allemand fait problème, vous voyez ce que je veux dire’, etc.). Mais des traductions du texte existent, rien n’interdit de les adapter à la musique ; et si elles ne font pas l’affaire, il y a, dans la fonction publique européenne, des bataillons de traducteurs surqualifiés qui se feraient une Joie de s’atteler à la tâche, s’évadant un instant de leurs rapports d’une désespérante sécheresse. 

Les paroles de l’Ode à la Joie contrastent avec ces poésies, bucoliques ou martiales, de qualité discutable, de nos hymnes nationaux. Elles n’ont jamais eu pour vocation de fabriquer des patriotes prêts à verser leur sang ou à vénérer un monarque. Elles ne servent pas à couvrir d’éloges l’Union européenne. Elles nous rappellent, sans le dire, ce pour quoi cette union a été voulue et ce qui lui reste à faire pour que le monde aille un peu mieux. 

Finissons-en avec cette censure indigne, dont beaucoup s’étonnent. Rendons ses paroles à l’hymne européen. 

Renaud Denuit

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