Voici 30 ans, personne n’imaginait que l’Allemagne serait réunifiée 20 mois plus tard. Ce fut l’une de ces surprises de l’Histoire, dans laquelle la mobilisation des peuples fut, comme souvent, le facteur déclenchant, les politiques n’ayant plus qu’à saisir, ou non, une opportunité.
Comme chacun sait, l’île d’Irlande est coupée en deux. Sa plus petite partie appartient à la grande île voisine. Se penchant sur la carte, un néophyte s’interrogerait : qu’a donc de rationnel cet appendice ? L’Irlande du Nord représente à peine 5 % du territoire du Royaume-Uni. Au Parlement de Westminster, elle a moins de 3 % des députés. Économiquement, ce n’est ni la Bavière ni la Silicon Valley : des industries vieillissantes, comme la construction navale, de petites entreprises rurales, une croissance nulle depuis 2 ans. Elle est l’une des provinces les plus pauvres du Royaume-Uni, qui lui verse une subvention annuelle équivalente à 10 milliards d’euros. Du grand Léviathan, ce territoire ne constitue pas, objectivement, l’une des parties vitales.
L’Histoire éclaire évidemment cette bizarrerie. À plusieurs reprises, les Irlandais ont dû se révolter contre le joug britannique. En 1922, le prix de l’indépendance fut d’accepter le maintien de 6 comtés du Nord dans le Royaume-Uni, au motif que la population protestante y était largement dominante (65 %) - une solidarité dont l’idéologie avait été formulée par Joseph Chamberlain : ces protestants irlandais étaient de la même race (supérieure) que les Anglo-saxons. Pourtant, en 1940, Londres proposa de céder le prestigieux reliquat au jeune État libre en échange d’une participation à la guerre ; Dublin refusa, non par sympathie pour les puissances de l’Axe, mais craignant d’aliéner son indépendance militaire. Le poids du passé se prolongea tout au long du siècle avec les discriminations légales contre la minorité catholique dans l’accès aux emplois, aux logements, en matière d’éducation et de culture…
La suite est bien connue : tensions et revendications, interventions de l’armée britannique, Bloody Sunday de 1972 à Londonderry, vague d’attentats de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), actions des milices protestantes, administration directe par Londres, mortelles grèves de la faim : une longue période de « Troubles » qui fit 3 500 morts. Celle-ci ne prit fin qu’en 1998 avec l’accord du Vendredi saint signé à Belfast, encouragé, sinon imposé, par Dublin et Londres, mais surtout Washington et ‘Bruxelles’. Principe de proportionnalité dans le système électif des députés et dans la répartition des mandats exécutifs, suppression des discriminations, démilitarisation de la frontière entre les deux Irlandes, désarmement des groupes paramilitaires, renonciation de la République à sa revendication territoriale, droit à la double nationalité, création d’instances de coopération entre la République et la province : telles sont ses principales dispositions.
L’accord fut approuvé par référendum : le 'Oui' recueillit 74 % en Irlande du Nord et 94 % dans la République. Le marché unique européen sans frontière l’avait de fait préparé, fonctionnant, en amont, comme un élément de pression informulé ; outre INTERREG et les subventions au titre de la Politique agricole commune, les quatre phases du programme PEACE (1995-2020) de l’Union européenne le consolidaient en aval, par des aides aux initiatives de dialogue entre communautés.
Dans ce ciel devenu bleu depuis 18 ans, le référendum de 2016 sur le Brexit fut un énorme coup de tonnerre (EUROPE 11580). Par 55,8 %, les Irlandais du Nord votaient pour le ‘Remain’. Sur les 6 comtés, seuls 2, notoirement protestants, voulaient quitter l’UE. L’inquiétude des habitants s’amplifia, à mesure qu’ils prenaient conscience des implications pratiques du Brexit et des difficultés de la négociation engagée entre Londres et ‘Bruxelles’. Des recours furent introduits, en vain : la Haute Cour de Justice de l’Irlande du Nord puis la Cour Suprême du Royaume-Uni confirmèrent que le gouvernement du Royaume n’avait pas à obtenir l’aval des assemblées locales et que seul l’accord du Parlement de Westminster était exigé. Le Brexit était donc imposé à une population qui n’en voulait pas ; il faisait baisser encore la sympathie pour les Britanniques.
Plus grave : le Brexit conduirait au rétablissement d’une frontière dure entre les deux entités de l’île, puisque la République demeurait dans l’UE. Cette ligne de démarcation de 500 kilomètres est franchie chaque jour par 30 000 personnes. Non seulement les marchandises circulent librement, mais les économies locales s’interpénètrent, notamment quant à l’agroalimentaire. Ainsi des boissons célèbres, comme la Guinness ou le Baileys, résultent d’activités menées des deux côtés. Pour les soins de santé urgents, l’agriculture, la pêche, la protection de l’environnement, l’énergie, etc., l’absence de frontière interne et le maintien d’un cadre législatif et fiscal identique constituent une nécessité évidente. De surcroît, le rétablissement d’une frontière physique serait perçu comme une violation de l’accord de paix de 1998 et la violence pourrait faire son retour, visant les moyens techniques voire les personnes en garantissant le contrôle. Alors que les négociateurs britanniques n’en avaient cure, il fallut que ceux de l’Union insistent pour qu’une clause de sauvegarde (backstop ou ‘filet de sécurité’) soit promise, par écrit, dans l’accord de retrait, et l’on sait que celle-ci indispose nombre de députés britanniques et que Mme May n’a toujours pas pu décrire comment elle serait mise en œuvre effectivement, si un accord commercial n’est pas trouvé avec l’UE.
Lors des élections législatives de 2017, sur les 18 sièges attribués aux Irlandais du Nord, 10 furent conquis, grâce au système uninominal en vigueur dans le Royaume, par les protestants intransigeants du Parti unioniste démocrate (DUP). Ceux-ci devinrent indispensables pour que le gouvernement conserve une majorité à la Chambre des Communes. Ils firent pression pour que l’Irlande du Nord ne fasse pas l’objet d’un dispositif spécifique aligné sur les règles de l’UE, tant et si bien que Mme May préféra maintenir tout le Royaume dans l’union douanière, idée imbuvable pour les plus radicaux des Brexiters. Mais comme est tout aussi imbuvable, pour ‘Bruxelles’ et Dublin, une modulation ou une renégociation du ‘filet de sécurité’, le plan B de Mme May est inconsistant et l’impasse est totale (EUROPE 12176).
Cependant, en se dégageant de toute passion, il faut constater que, si l’Irlande était réunifiée, le rétablissement d’une frontière sur son territoire n’aurait pas lieu d’être. Dans un tel cas de figure, le Canal du Nord et la mer d’Irlande constituant des frontières naturelles, les contrôles seraient effectués dans les ports ou les eaux territoriales. Le gouvernement de Mme May pourrait renoncer à l’union douanière et aurait la main pour proposer la formule d’accord, transitoire et ultérieur, qui conviendrait le mieux à l’intérêt national et au Parlement. Le Royaume-Uni et la Grande-Bretagne coïncideraient alors exactement, et l’expression Brexit serait parfaitement appropriée, d’autant que, comme l’a souvent répété Mme May, ‘Brexit means Brexit’.
Autrement dit, le meilleur moyen d’éviter, sans contestation possible, la réapparition d’une frontière physique en terre irlandaise serait de renoncer à l’existence d’une frontière d’État. En faisant ce sacrifice de 5 % du territoire, les autorités britanniques s’éviteraient de voir l’Ulster se transformer en poudrière, nécessitant tôt ou tard une administration directe et l’intervention de leur armée au milieu d’une population hostile au Brexit. Une situation face à laquelle les dirigeants de l’UE ne pourraient demeurer inertes. (À suivre)
Renaud Denuit.