Réunis à Salzbourg pour un sommet informel destiné à apaiser les tensions sur les questions migratoires, les dirigeants européens sont parvenus, mercredi 19 et jeudi 20 septembre, à avancer vers des solutions prônées par le Conseil européen de juin, en l’occurrence sur la coopération avec des pays tiers et la protection des frontières extérieures de l'Union européenne (EUROPE 12051).
Sans évoquer directement la création de plates-formes régionales de débarquement des migrants recueillis en mer hors de l'UE, les Vingt-huit ont accepté l’idée de développer leur coopération avec l’Égypte en matière de retour et de lutte contre les passeurs, comme le leur avait demandé le président du Conseil européen, Donald Tusk (EUROPE 12098).
Que les autorités de ce pays ne soient pas irréprochables en matière de respect des droits de l’homme, comme s'en était alarmée en mai la Haute Représentante de l'UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, ne semble pas constituer un obstacle insurmontable.
« L’Égypte est pour nous un partenaire clef pour éviter que les bateaux arrivent », a résumé Sebastian Kurz, à l’issue de cette réunion. Pour le chancelier autrichien, qui avait été à l'origine des contacts avec les autorités égyptiennes, ce pays tiers est « efficace » dans la lutte contre les réseaux de passeurs et n’a plus été le point de départ d’embarcations vers l’Europe depuis deux ans.
M. Tusk rencontrera à nouveau le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, dimanche 23 septembre à New York, en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies. Objectif : préparer la tenue d'un sommet UE/Ligue arabe, qui évoquera aussi les questions migratoires, en février 2019 au Caire.
Cette coopération avec l’Égypte vise-t-elle à mettre sur pied la première 'plate-forme de débarquement' conclue avec un pays tiers ? En réalité, non. La coopération est « bien plus large » et englobe d’autres pays de la région, a dit M. Tusk.
« Il n’est pas question de mettre en place des prisons de migrants. Personne n’imagine cela et l’Égypte est opposée à l’idée de recevoir un centre européen sur son sol », expliquait même plus tôt une source diplomatique d'un État membre, précisant que la coopération avec les autorités égyptiennes porterait davantage sur les retours de migrants illégaux et la lutte contre les passeurs.
Même Sebastian Kurz a semblé dire que ces plates-formes ne pouvaient pas, à elles seules, répondre à la migration illégale.
« Il ne s'agira pas d'un nouvel accord de type UE/Turquie », soulignait aussi une source européenne. Selon elle, l'accord passé avec Ankara en mars 2016 pour faire face aux flux de migrants, surtout syriens, ne peut pas être répliqué avec l'Égypte.
Accord espéré fin 2018 au Conseil sur le renforcement de Frontex
Les discussions de Salzbourg ont montré que les divergences persistent sur le volet 'intérieur' de la réponse au défi migratoire, même si l'atmosphère semble apaisée, voire bien « meilleure », d'après le Premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel.
Sur le renforcement du mandat et des capacités du Corps européen de garde-frontières et de garde-côtes (ex-Frontex), M. Kurz n'avait pas caché, mercredi, les réticences de pays du Sud (Grèce, Espagne, Italie) sur une éventuelle perte de souveraineté. Jeudi, il a semblé plus optimiste, espérant « un accord à la fin de l’année » au Conseil de l'UE sur la proposition sur la table (EUROPE 12094).
« C’est surtout la Hongrie » qui a des problèmes avec la question de la répartition des compétences entre les échelons européen et national, a indiqué, jeudi midi, cette source diplomatique. Et de souligner que la proposition de la Commission ne prévoit pas qu’un garde-frontière 'Frontex' décide à la place d'un garde-frontière national, le premier venant « en appui » du second.
Selon une autre source, les vues sont plutôt proches sur la nécessité de renforcer le Corps européen, mais des questions subsistent sur la façon de trouver 10 000 hommes et sur le calendrier, la Commission ayant proposé que le renforcement du Corps soit effectif d’ici fin 2020.
Le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, a demandé une évaluation des coûts et de l’utilité de ce renforcement de l'agence européenne de protection des frontières extérieures de l'UE. « Je préférerais que ces fonds soient dirigés vers la facilité financière pour l’Afrique », a-t-il signalé.
Statu quo sur la répartition de migrants au sein de l'UE
Sur les fameux 'centres contrôlés' de migrants recueillis en mer dans les eaux territoriales de l'UE et la redistribution des demandeurs d’asile entre les États membres, le curseur n’a en revanche pas bougé d’un centimètre.
« Les divergences sont toujours là et perdureront après notre présidence » du Conseil, a résumé Sebastian Kurz.
Mercredi, les Pays-Bas ont pourtant proposé de tester la création sur leur sol d'un centre pouvant accueillir les personnes débarquées de bateaux.
Mais le nœud du problème, à savoir le choix du port sûr le plus proche comme lieu de débarquement, demeure. L'Italie n’est pas en mesure d'accepter cette règle qui impliquerait donc le débarquement des bateaux directement dans ses ports pour les migrants provenant de Libye, même si elle soutient la création d'un mécanisme européen de partage.
Une source française a en tout cas démenti que le dîner du 19 a été dominé par un conflit franco-italien sur ces centres contrôlés.
Pour Giuseppe Conte, c’est surtout la question des personnes redistribuées qui pose problème, car seulement 5 à 10 % des arrivées correspondent à des personnes qui peuvent vraiment obtenir l’asile. Malgré la règle du pays de première entrée inscrite dans les règles dites 'de Dublin' sur l'asile, Rome refuse de procéder à l’examen du profil de tous les migrants et souhaiterait que les autres États membres s'en chargent.
« Certains pays ont des réticences, comme vous le savez, concernant la redistribution. Si seulement quelques pays participent à ce mécanisme, on ne peut pas le considérer européen », avait aussi estimé l’Italien mercredi.
Reste que, si le navire Aquarius, reparti au large de la Libye, devait recueillir de nouveaux migrants, la décision sur leur prise en charge demeurera, comme cet été, au cas par cas.
Incidences à venir sur l'espace Schengen ?
Ce blocage sur le caractère solidaire du mécanisme européen en gestation pourrait avoir des conséquences sur la libre circulation, a mis en garde Charles Michel, le Premier ministre belge, jeudi matin.
Il a été rejoint en ce sens par Emmanuel Macron. « À un moment donné, les pays qui ne veulent pas davantage de 'Frontex' ou de solidarité, sortiront de Schengen, [...] ne toucheront plus les fonds structurels. [...] L'Europe n'est pas un menu à la carte, c'est un projet commun », a averti le président français.
Mercredi soir, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, avait exhorté les États membres à finaliser la réforme du système européen d'asile avant les élections européennes. Cette réforme bute essentiellement sur la notion de partage des demandeurs d’asile ainsi que sur la durée de responsabilité d’un pays membre.
« Il faut avancer sur la réforme du règlement dit 'de Dublin' », a commenté Emmanuel Macron, demandant un mécanisme « durable et organisé » qui respecte le droit international. (Solenn Paulic avec Mathieu Bion)