Dans très exactement un an, le Royaume-Uni ne sera plus membre depuis quinze jours de cette si honnie Union européenne. Il aura définitivement largué les amarres le 29 mars à 23 h, heure de Londres bien entendu – celles du continent seront alors, une fois pour toutes, rangées au rayon des mauvais souvenirs. Rien ne permet de douter de cette inéluctable ‘libération’ d’un pays à l’histoire splendide qui, en liant son sort à celui du continent, avait seulement nourri l’ambition d’offrir à ses intérêts un terrain de jeu plus proche et plus prometteur économiquement qu’un Commonwealth défraichi du fait de la décolonisation.
Rien ne permet aujourd’hui de douter de l’inéluctabilité de ce divorce programmé. Rien car, ainsi que l’a rappelé notre consœur Zoe Williams, « les gens ont parlé », cette éditorialiste ajoutant aussitôt cette très claire mise en garde : « Le référendum a été un tremblement de terre, une révolution, une vague de colère contre l’establishment émanant d’une population honnête et passionnée. La défier sur un point de détail ? Il y aura du sang dans les rues si vous le faites » (The Guardian, 26 mars). Ce point de vue n’est pas isolé. Lors de son discours de la Saint-Valentin, le tellement peu crédible actuel secrétaire au Foreign Office, Boris Johnson, a sans doute dit vrai en observant que ne pas concrétiser le Brexit « serait une erreur désastreuse, qui mènerait à un sentiment de trahison ineffaçable et permanent ».
Certains pourraient être tentés d’objecter que les sondages témoignent d’une évolution des esprits. C’est vrai, tous témoignent que les 52 % de Britanniques qui ont voté en faveur du retrait se retrouveraient désormais, avec quelque 48 %, dans la position qui a été celle, le soir du référendum du 23 juin 2016, des partisans du maintien du pays dans l’Union. Il se dit même que pas moins de 77 % des électeurs travaillistes opteraient pour un référendum sur les termes concrets du Brexit et que 68 % d’entre eux pourraient alors se prononcer, en définitive, pour un maintien dans l’Union. Peut-être est-ce vrai, mais cela ne changerait rien au cœur du problème.
C’est que, comme l’a fort lucidement observé Martin Wolf, le Royaume-Uni se trouve aujourd’hui « au milieu d’une guerre civile », la victime d’un « schisme entre adversaires irréconciliables » (Financial Times, 8 février). Il n’est pas même sûr que son unité puisse être à terme préservée, en particulier au cas où les Brexiters venaient à se voir voler leur victoire, tant il est vrai que, ainsi que l’a relevé l’éditorialiste Jonathan Freedland, « leur motif est purement idéologique, né du désir fétichiste de se débarrasser de tout ce qui porte la marque de ‘l’Europe’ » (The Guardian, 9 février). Quand bien même leur victoire pourrait être entachée de fraudes imputables à des populistes extrémistes actifs sous le couvert de médias sociaux, jamais ils n’accepteront de la voir remise en cause, aucun argument rationnel n’étant en mesure d’ébranler leur foi militante.
Le Royaume-Uni est, pour très longtemps sans doute, dramatiquement écartelé : « Plus que par la catégorie sociale, la fracture passe par l’âge – 73 % des 18-24 ans ont voté contre le Brexit –, par le niveau d’éducation – 72 % des non-diplômés ont voté pour le Brexit –, par la géographie – les grandes villes ont voté pour l’Europe, les petites contre – et surtout le libéralisme en matière sociétale », a ainsi indiqué le journaliste Philippe Bernard (Le Monde, 7 février). Penser que des divisions aussi importantes puissent être gommées par un coup de baguette magique démocratique, avec un nouveau référendum, serait irréaliste...
Le Royaume-Uni est donc cruellement divisé – mais les dirigeants des vingt-sept autres pays de l’Union européenne seraient bien inspirés de ne pas croire qu’ils sont immunisés contre le mal qui gangrène leur voisin insulaire. Ils devraient, tout au contraire, se demander comment enrayer le mal chez eux, faute de quoi l’Europe risque, hélas, de se déliter progressivement. Être seulement sur la défensive ou, pire, le déni n’a jamais été gage de victoire ; les membres du Conseil européen feraient bien de s’en souvenir...
Dans ce contexte, les esprits avisés, qui ne sont pas moins nombreux en Grande-Bretagne que sur le continent, en viennent à espérer que le bon sens viendra à nouveau triompher à Westminster. Ils rêvent d’une fronde de parlementaires lorsque le gouvernement de Theresa May présentera, à l’automne, le résultat des négociations menées par Londres avec ‘Bruxelles’. Ce résultat sera fatalement fort flou en ce qu’il ne préjugera en rien de ce que seront les relations commerciales avec l’Europe. Dans le doute, ne se pourrait-il pas que des députés courageux s’affranchissent des mots d’ordre de leurs partis pour exiger que ce résultat soit in fine validé par Westminster, voire même par le peuple lui-même lors d’un nouveau référendum ?
Sans doute des députés travaillistes s’autoriseront-ils cette attitude de défiance envers leur frileux président, Jeremy Corbyn, mais combien de conservateurs oseront-ils entrer en rébellion avec Mme May ? La plupart d’entre eux n’avaliseront-ils pas le choix de leur gouvernement – comme l’a écrit Timothy Garton Ash – « le cœur lourd et avec mauvaise conscience, parce que les whips les tiennent par les parties les plus sensibles de leur anatomie, parce qu’ils craignent de ne plus être sélectionnés comme candidats dans leurs circonscriptions et assassinés dans le Daily Mail, parce que ‘les gens ont parlé’ et parce qu’on leur a dit que l’alternative, c’était Jeremy Brejnev » (The Guardian, 29 mars) ?
Churchill n’étant plus de ce monde et comptant visiblement peu d’héritiers véritables par les temps qui courent, il est hélas vraisemblable que la raison – et l’Europe avec elle, donc le bien-être des citoyens britanniques, de tous les citoyens britanniques – sera sacrifiée sur l’autel de la politique politicienne...
Michel Theys