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Bulletin Quotidien Europe N° 11972
REPÈRES / RepÈres

L’Union européenne et la guerre entre ses démocraties...

Avec une délicieuse fraîcheur, une collaboratrice du groupe des Verts au Parlement européen s’est fendue d’un touchant cri du cœur suite à la décision d’une majorité d’eurodéputés de tourner le dos à l’idée de créer des listes transnationales : « Et là, le 7 février vers 12h20, regardant avec lassitude et dégoût l’écran qui affiche ce résultat, j’ai un peu l’impression de vivre 1954 et l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), échec qui nous coinça des décennies et des décennies encore dans cette Europe des États » (Sauvons l’Europe, 15 février). Que Mélanie Vogel se rassure : pour désagréable et désappointant qu’il soit, ce vote n’est pas à prendre au tragique (EUROPE 11956) ; il indique seulement qu’une nouvelle bataille a sans doute été perdue, mais qu’il est de moins en moins vraisemblable que la guerre puisse l’être à terme.

C’est que, depuis 1954 et la funeste décision engrangée par le mariage contre nature des gaullistes et communistes français, les rapports de force ont bien changé. Dans l’Europe qui prenait corps pas même dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les gardiens de l’État-nation intangible redressaient à peine la tête, l’horreur du conflit leur ayant évidemment interdit de couper l’herbe sous les pieds de Monnet et Schuman. L’échec de la CED fut le signe de leur réveil, d’abord du côté de Paris qui, longtemps, prêcha un peu dans le désert ; ce travail de sape allait toutefois payer, car les années 2000 ont consacré l’avènement triomphal de l’Europe intergouvernementale. Il s’agissait toutefois d’une victoire à la Pyrrhus !

L’Union européenne et ses citoyens vivent actuellement les affres de cette victoire qui n’est, pour eux, rien d’autre qu’une défaite. La montée en puissance des gouvernements nationaux n’a pas été ressentie comme inquiétante et nocive tant que ‘l’Europe’ s’occupait du grand marché sans frontières, des montagnes de beurre, de quotas d’acier, de la crise du poulet à la dioxine ou des nébuleuses négociations de l’Uruguay Round. Toutefois, la création de la monnaie unique a radicalement changé la donne pour des citoyens qui ont l’euro au fond de leur poche et qui, par conséquent, ont commencé à s’intéresser à la manière dont il est géré, tout comme l’est l’économie morcelée en dix-neuf parts qui lui sert d’écrin. Or, depuis la crise née en 2008, cette gestion intergouvernementale laisse l’immense majorité des citoyens au mieux sur leur faim, au pire plus ou moins mécontents des choix politiques qui sont posés. L’affirmation de forces nationalistes aux quatre coins de l’Union en est la conséquence.

Aujourd’hui, même les plus europhiles des citoyens européens ne sont plus disposés à prendre la défense de l’Europe telle qu’elle leur est concoctée par le Conseil européen via des cénacles technocratiques dépourvus de légitimité démocratique. Aujourd’hui, même s’ils font mine de ne pas le voir, les chefs d’État et de gouvernement des pays membres ont contre eux pas loin de... 500 millions de citoyens européens – pas même une majorité de leurs concitoyens étant prêts à leur donner leur onction dans la plupart des cas ! Le rapport de forces change donc et bien malin qui pourrait assurer que vingt-sept personnages réunis au sein du Conseil européen parviendront à imposer longtemps encore leur loi au peuple européen qui, s’éveillant, s’impatiente suite aux décisions prises en son nom alors qu’il est bâillonné.

Dans ce contexte débilitant, l’idée de créer des listes transnationales avait du sens. Énormément, même si ce n’était pas un remède miracle assuré. Dans l’esprit de ses promoteurs (italiens à l’origine, mais vite relayés à... Paris où Emmanuel Macron incarne une réelle rupture avec une pensée européenne limitée à ce qui ne porte pas ombrage à la souveraineté de ce qui, dans certains esprits, reste un empire), il s’agissait d’un petit pas, modeste, vers l’édification d’une démocratie européenne digne de ce nom. D’une démocratie européenne en bonne et due forme qui s’avérera indispensable un jour ou l’autre, tant il est vrai qu’il faudra bien que les citoyens d’Europe puissent à un moment donné, par leurs votes, rendre légitimes les décisions économiques à prendre dans la zone euro – à moins d’admettre que l’Europe de la zone euro est condamnée à rester à jamais une démocratie entravée par des intérêts nationaux concurrents.

Ancienne de la garde rapprochée de Jacques Delors lorsqu’il était président de la Commission, Christine Verger vient de décrire avec une implacable lucidité le problème réel, fondamental, qui se pose : « (...) la question de fond que soulève l’idée de ces listes touche à la définition respective de la souveraineté des peuples par rapport à celle des nations et de la manière dont celle-ci doit s’exprimer » (Notre Europe, ‘Listes transnationales : une opportunité politique pour l’Europe, des obstacles à surmonter’, Policy Paper n° 216, 7 février).

Ce propos est imparable. Nous sommes désormais, sans même nous en rendre compte, bel et bien 500 millions de citoyens européens engagés dans une guerre non contre nous-mêmes, à savoir les nations, mais contre des États qui, eux, à travers les gouvernements nationaux, s’abritent derrière ‘leur’ nation pour ne rien perdre de leur pouvoir. Ceux qui, au Parlement européen, se sont prononcés contre la création de listes transnationales sont les partisans d’un statu quo profondément insatisfaisant qui vise à conserver la primauté démocratique au niveau national. C’est là une folie, car la concurrence des démocraties nationales n’est, pas plus que la concurrence fiscale, pas un gage de succès pour l’Union européenne et ses citoyens. Parce que les rapports de force entre les gouvernements nationaux et les citoyens européens changent depuis que ceux-ci ont l’euro dans leur poche, le statu quo deviendra tôt ou tard démocratiquement intenable.

La seule question qui reste est, dès lors, celle-ci : les capitales et le Conseil européen entendront-ils les appels à l’édification d’une démocratie européenne sans entraves que lance un ‘peuple’ européen en devenir, avant qu’une vague nationaliste et extrémiste ne submerge le continent et ne détruise pour très longtemps (toujours ?) le projet européen ?

Michel Theys

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