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Bulletin Quotidien Europe N° 11857
REPÈRES / RepÈres

Deux pays peuvent-ils être (un peu) plus égaux que les autres ?

 

Pour l’Union européenne, la trêve estivale a été une fois encore, cette année, toute relative. C’est le contraire qui eût été étonnant : l’Union est un corps politique vivant, une sorte d’hydre à vingt-huit têtes – celle qui est en passe de s’automutiler n’a pas été la moins active ces dernières semaines... – dont on peut toujours escompter quelques annonces, souvent funestes, parfois même carrément désolantes.

Cet été, ces annonces ont, par exemple, pris la forme de la crise des œufs au Fipronil qui, partie de Belgique et des Pays-Bas dix-huit ans après celle de la dioxine, a confirmé avant tout que la sûreté alimentaire resterait toujours à la merci des... appétits financiers de l’un ou l’autre adepte du culte du veau d’or. Sans surprise, elles sont aussi venues de Hongrie et de Pologne où sévissent des dirigeants dont l’attachement aux valeurs de l’Union est inversement proportionnel au montant des fonds que celle-ci leur alloue.

Sur le même registre, la Turquie du président Erdoğan a franchi, quant à elle, quelques étapes supplémentaires dans sa retraite d’Europe, l’intrusion de l’autocrate d’Ankara dans la campagne électorale allemande suffisant à elle seule à en faire un personnage infréquentable – et à rendre plus regrettable que jamais l’accord conclu avec lui pour freiner, contre rançon, le flux des réfugiés... Enfin, bien entendu, il y a l’affligeante saga du Brexit qui, semaine après semaine, a continué tout au long de l’été, à atterrer les gens raisonnables, de part et d’autre de la Manche (EUROPE 11853).

Ce sont là autant de sujets sur lesquels il s’imposera évidemment de revenir très vite. Pour l’heure, restons toutefois quelque peu encore dans deux pays qui, notamment pour être riverains de la Méditerranée, sont des destinations de vacances comptant parmi les plus prisées, à savoir la France et l’Italie. Le 29 août dernier, lors de la conférence annuelle des ambassadeurs de France à Paris, Emmanuel Macron a confirmé haut et clair qu’il s’imposait, à ses yeux, de « rebâtir une Europe ambitieuse et protectrice » (EUROPE 11851). Il a mille fois raison, bien sûr, mais encore ? De quelle Europe précisément le jeune chef d’État français veut-il parler ? La question se pose légitimement car l’été aura été, dans son chef, porteur d’une dissonance majeure entre la parole et les actes.

À la fin du mois de juillet, n’est-ce pas le même président Macron qui a pris la décision souveraine de nationaliser temporairement les chantiers navals de Saint-Nazaire pour éviter qu’ils ne tombent sous la coupe capitalistique du groupe public italien Fincantieri ? Officiellement, l’Elysée s’inquièterait du fait que le numéro un de la construction navale en Europe, également engagé dans des accords de coopération avec la China State Shipbuilding Corporation basée à Shanghai, ne puisse un jour céder le savoir-faire français – militaire notamment – à la Chine ou, en cas de difficulté économique, de sabrer dans les quelques 7 000 emplois de Loire-Atlantique plutôt qu’en Italie. Aux yeux de ceux qui, en France, à droite comme à gauche, cultivent avec ferveur le patriotisme économique, cette nationalisation relevait dès lors du bon sens. Mais est-ce réellement le cas sachant que les chantiers navals en question s’appelaient auparavant STX France et qu’ils étaient mis en vente en raison de la faillite de leur propriétaire, le conglomérat... sud-coréen STX ? En quoi l’entreprise publique italienne peut-elle bien représenter une menace plus grande pour les ‘intérêts stratégiques’ de la France ?

En Italie, cette décision française a été prise comme une gifle. À raison. Il n’est jamais agréable pour un pays de voir un de ses fleurons économiques passer sous pavillon étranger. Un quotidien belge avait ainsi osé titrer en manchette « La Générale sous la Botte » (entendez fleurant bon le fascisme) lorsque Carlo De Benedetti avait tenté de mettre la main sur la Société générale de banque dans les années 1980, la convoitée étant finalement tombée dans l’escarcelle du groupe... français Suez. Les réactions italiennes de l’été ont été à l’avenant, l’ancien président de la Commission et président du Conseil italien Romano Prodi se gaussant ainsi de l’attitude schizophrénique d’une France qui « s’est déjà acheté la moitié de l’Italie ». Ce qui, pour être un peu excessif, n’est pas totalement faux, en tout cas dans le secteur du luxe. Plus mesurés mais pas moins féroces, les ministres Pier Carlo Padoan (Finances) et Carlo Calenda (Développement économique) ont à juste titre rappelé que « le nationalisme et le protectionnisme ne sont pas acceptables entre deux grands pays européens », arguant dans la foulée : « Nous avons besoin de confiance et de respect mutuel ». Ils ont raison, à ceci près que ce besoin est valable entre tous les pays membres de l’Union européenne, les grands comme ceux qui le sont moins.

Là réside le fond du problème posé par la décision du président Macron. Ainsi que l’a justement écrit notre consœur Adriana Cerretelli dans l’éditorial du Il Sole 24 Ore du 27 juillet dernier, la décision de nationaliser qui a été prise par l’Élysée « montre une face vieille, celle de la France de toujours avec ses instincts dirigistes, étatiques, protectionnistes et souverainistes ». Elle est, pour le dire autrement, le signe du retour d’une certaine arrogance française, prête à s’investir dans la dimension européenne seulement si elle peut en assurer le commandement. Elle est aussi, sans doute, le signe du retour d’une vieille tentation : celle de diriger l’Europe par le biais d’un directoire franco-allemand, sans s’embarrasser des états d’âme et des intérêts des autres États membres.

Cette tentation a été visible, en France, dans le refus d’accepter la demande italienne que des migrants puissent être accueillis dans les ports français ; elle l’a été plus encore dans la décision de Paris de jouer aux entremetteurs entre les factions libyennes sans en référer à Rome qui, historiquement, connaît pourtant le mieux cette ancienne colonie. Elle l’est aussi à l’occasion en Allemagne, par exemple lorsque la place de président de la Banque centrale européenne est revendiquée insidieusement alors que ce sont déjà des ressortissants allemands qui sont aux commandes de la constellation de structures gérant les affaires économiques et financières de l’Union et de la zone euro...

Ce sont autant d’indices d’une arrogance renaissante qui trouve son terreau dans le caractère de plus en plus intergouvernemental de la gouvernance européenne. Ancien ministre belge des Finances et ex-président de la Banque européenne d’investissement, Philippe Maystadt a pleinement raison lorsqu’il juge que le président Emmanuel Macron « doit être conscient qu’une bonne entente avec la chancelière allemande ne suffira pas » et que, « s’il veut réussir, il doit aussi montrer de l’empathie et de la solidarité avec les autres partenaires ». Croire que deux pays pourraient être un peu plus égaux que les autres le conduirait fatalement à une impasse.

À vrai dire, le chef d’État français serait surtout bien inspiré de se souvenir de ce propos de Jean Monnet : « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes ». Des citoyens européens qui, jamais, ne pourront souffrir qu’il y ait inégalité entre eux !

Michel Theys

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