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Bulletin Quotidien Europe N° 11527
REPÈRES / (ae) repÈres

MACHIAVEL ET LES VINGT-HUIT PRINCES DE L'UNION EUROPÉENNE

Les temps changent. Ils ne cessent de changer depuis que l'humanité existe. Au gré des inventions, des innovations, des avancées technologiques, des contraintes environnementales, d'un monde connecté par-delà les frontières qui, via Internet et les réseaux sociaux, donne « corps », sans que ce soit dit, à la noosphère pressentie par Teilhard de Chardin voici près de cent ans. Parce que les temps changent, la Communauté des six pays fondateurs est devenue l'Union, « forte » de vingt-huit pays membres. Il faut s'en réjouir.

Les temps changent, et l'Agence Europe a changé. Elle a connu, elle aussi, ses « pères fondateurs » et a compté, depuis, des dizaines de journalistes, de secrétaires de rédaction, de personnes de l'ombre actives au sein des services de la comptabilité, de l'imprimerie, de la distribution. Autant d'artisans de l'information qui ont donné ses lettres de noblesse à ce bulletin quotidien imprimé depuis l'origine en bleu pour le français et en rose pour l'anglais, sa crédibilité lui ayant même valu d'être considéré par d'aucuns comme la « bible du microcosme européen ». La singularité de l'Agence Europe, c'est d'avoir toujours scrupuleusement veillé à ne mélanger en aucune manière l'information et le commentaire. Son information est brute, si complète parfois que certains l'ont de temps à autre jugée rébarbative, indigeste. Sa marque de fabrique, c'était d'offrir à ses lecteurs une information exhaustive et sans fioritures explicatives, de l'information pure, en somme. Mais les temps changent et certaines institutions européennes, la Commission notamment, ont cédé à la tentation de la « com », du tout à la communication, pensant pouvoir ainsi faire mieux passer leur message. Du coup, pour ne pas ajouter au déluge communicationnel, l'Agence Europe a pris le parti de… changer: désormais, elle se donne pour mission prioritaire de mettre en lumière les informations qui lui paraissent les plus pertinentes, les plus dignes d'intérêt, les plus porteuses de sens. Celles aussi qu'elle s'en va plus que jamais pêcher en amont des filets dérivants d'une communication où le sens se perd.

Même pour l'Agence Europe, les temps ont donc changé, mais elle reste néanmoins viscéralement attachée à la pureté de l'information qu'elle délivre. Jusqu'à ce jour, les commentaires ont toujours fait l'objet d'une rubrique à part, signée - alors que le reste du bulletin restait, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, une oeuvre anonyme, où le rédacteur ne signait pas son article. Il y a eu d'abord l'éditorial qu'Emanuele Gazzo rédigeait en français avant de le traduire en italien. Gazzo, c'était le temps de l'idéal européen né avec la « Déclaration Schuman », le temps de l'envol vers une Europe fédérale, du dialogue confiant qu'il avait noué avec Monnet, le temps des « fonctionnaires militants ». Vinrent ensuite, plus de vingt années durant, les « Au-delà de l'information » de Ferdinando Riccardi, le temps des accomplissements grands ou petits, de la confiance en la pérennité du rêve européen et en Jacques Delors, accoucheur d'une « Fédération d'États nations » toujours plus large. Ferdinando Riccardi a été le commentateur confiant d'un processus parfois lent, souvent compliqué, mais conduisant sans cesse à une Union toujours plus étroite.

Et puis, parce que les temps changeaient un peu plus que d'ordinaire, sont arrivés les doutes, les inquiétudes, les réflexes de repli sur soi. Hier comme aujourd'hui, des dirigeants politiques nationaux ont tenté d'appréhender la construction européenne en s'inspirant de la formule que Giuseppe Tomasi de Lampedusa prête, dans Le Guépard, au jeune Tancredi: si nous voulons que tout reste tel que c'est dans l'ordre des États, il faut que tout change en apparence par le biais de l'Europe telle que les capitales la construisent ! Sous la pression de la crise financière qui a failli emporter la Grèce et les pays les plus fragiles, mais plus encore des vagues de réfugiés pour qui l'Europe est la nouvelle terre promise, des dirigeants politiques nationaux cèdent à la tentation du chacun pour soi, à l'abri de frontières redressées à la va-vite, sans plus avoir à porter le poids de la solidarité. Ils donnent ainsi concrètement raison à Machiavel qui, dans Le Prince, avait eu cette intuition voici pas loin de 500 ans: « Et il faut penser qu'il n'y a chose à traiter plus pénible, à réussir plus douteuse, ni à manier plus dangereuse que de s'aventurer à introduire de nouvelles institutions ; car celui qui les introduit a pour ennemis tous ceux qui profitent de l'ordre ancien, et n'a que des défenseurs bien tièdes en ceux qui profiteraient du nouveau. Laquelle tiédeur vient en partie de la peur des adversaires qui ont les lois pour eux, en partie aussi de l'incrédulité des hommes qui ne croient pas véritablement aux choses nouvelles s'ils n'en voient déjà réalisée une expérience sûre. D'où il naît que toutes et quantes fois ceux qui sont adversaires ont commodité d'assaillir, ils le font en ardents partisans et les autres se défendent tièdement ; de sorte qu'avec eux on périclite. »

Parce que les temps ont changé, nous en sommes là. C'est pourquoi cette nouvelle rubrique aura pour vocation de donner des repères afin que l'irréparable ne s'accomplisse pas.

Michel Theys

 

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