*** ANTHONY B. ATKINSON: Inégalités. Editions du Seuil (25 bd Romain-Rolland, F-75014 Paris. Courriel: commercial@seuil.com - Internet: http://www.seuil.com ). Collection « Economie humaine ». 2016, 446 p., 23 €. ISBN 978-2-02-129711-9.
Publié initialement en anglais (Inequality: What Can Be Done?, chez Harvard University Press), ce livre est un remède contre la résignation. Hormis dans le milieu des économistes, son auteur n'est pas connu par grand monde. Pourtant, il est reconnu par ses pairs comme l'un des plus grands spécialistes au monde de la répartition des richesses, donc des inégalités qui ne cessent de croître depuis les années Thatcher et Reagan, de la pauvreté qui redevient par conséquent une plaie visible dans nos sociétés. Ce sont autant de maux qu'il ne se contente plus, dans ces pages, d'analyser et d'expliquer, mais auxquels il invite à s'attaquer très concrètement en formulant un « véritable programme d'action », ainsi que le résume joliment un certain… Thomas Piketty qui signe la préface de la version française du livre. Si cet économiste français est aujourd'hui une célébrité, il n'en oublie pas pour autant qu'Anthony Atkinson fût son maître ; il sait tout ce qu'il doit à ce professeur à la London School of Economics qui, explique-t-il, a toujours tenté « de réconcilier le savant et le citoyen » avant de finalement se décider à quitter, dans ces pages (indirectement écrites grâce à l'octroi d'une bourse de la DG Affaires économiques et financières de la Commission européenne), « le terrain de la recherche savante pour s'aventurer sur celui de l'action et de l'intervention publique ».
Le Pr. Atkinson était aux Communes lorsque, en 1988, Nigel Lawson, chancelier de l'Echiquier de Margaret Thatcher, obtient le vote d'une réduction drastique, 40%, du taux marginal supérieur de l'impôt sur le revenu. Un député conservateur se serait alors écrié qu'il n'avait « pas assez de zéros sur sa calculatrice » pour mesurer l'ampleur de la ristourne fiscale qui lui était ainsi accordée. Joie d'un côté, indignation de l'autre: le professeur n'a plus cessé, depuis lors, de plaider en faveur du retour à une plus grande progressivité fiscale, lui pour qui la baisse spectaculaire des taux supérieurs de l'impôt sur le revenu a fortement contribué, en Grande-Bretagne, à la montée des inégalités depuis les années 80. Il confirme dans cet ouvrage la nécessité de revenir sur ce tabou fiscal, de manière à ce que les niveaux britanniques d'inégalité et de pauvreté puissent retomber enfin à des niveaux proches de la moyenne des pays de l'OCDE. S'il faut d'abord s'attaquer à la question de la redistribution fiscale, l'auteur estime néanmoins nécessaire d'être l'artisan d'un réformisme plus radical en s'employant, résume Piketty, « à transformer le fonctionnement même du marché du travail et du marché des capitaux, de façon à y inscrire de nouveaux droits pour ceux qui en ont le moins ». Il considère que l'inégalité qui imprègne la structure économique et sociale britannique (mais ce mal ne gagne-t-il pas d'autres pays ?) nécessite que tous les aspects de la société soient pris en compte afin de pouvoir la réduire de manière substantielle, raison pour laquelle il invite à agir dans les domaines du changement technologique, de l'avenir de l'emploi et des rémunérations, du partage du capital, de l'impôt progressif et, enfin, d'une sécurité sociale pour tous.
Les propositions aussi radicales qu'étayées qu'il avance, propositions qui « nous obligent à repenser des aspects fondamentaux de notre société moderne et à rejeter des idées politiques qui ont dominé ces dernières décennies », sont-elles bien réalistes ? Il consacre toute la troisième partie à apporter des réponses à ces questions liées à la faisabilité de ses idées. Comme l'ensemble de son livre, elles sont éclairantes pour tout un chacun, tant il est vrai que le scientifique a tenu à s'adresser « au lecteur non spécialiste », en s'inspirant de Stephen Hawking pour qui « chaque équation divise par deux le nombre de lecteurs ». Il n'y a, dès lors, aucune raison de ne pas lire ce livre jusqu'au bout, d'autant plus en sachant que les droits d'auteur qu'il suscitera iront dans l'escarcelle de quatre associations caritatives.
Michel Theys
*** YANIS VAROUFAKIS: Notre printemps d'Athènes. Editions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet: http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2015, 109 p., 10 €. ISBN 979-10-209-0367-9.
À l'évidence, Yanis Varoufakis a été - et reste - l'un des personnages européens qui ne laisse personne indifférent, étant détesté par les uns et adoré par les autres. Dans ce petit livre qui reprend le discours qu'il a prononcé lors de la fête de la Rose de Frangy-en-Bresse en août dernier et une interview accordée à la même époque au collectif Ballast, cet ancien ministre grec des Finances montre en réalité, pour qui veut bien le lire sans oeillères idéologiques, que les uns et les autres sont peut-être dans l'erreur. A ceux qui l'idolâtrent parce qu'ils voient en lui un pourfendeur d'une Europe ultralibérale vendue au capitalisme et antidémocratique, il répond qu'il n'est pas contre l'Europe mais pour une autre Europe, que la saborder reviendrait à se jeter dans les bras des nationalistes comme dans les années 30, à revivre des années dont « les seuls bénéficiaires sont les bigots, les nationalistes, les xénophobes, les barbares ». En réalité, explique-t-il, la seule solution est d'aller « vers une vraie fédération », tant il est vrai que, à l'heure actuelle et depuis trop longtemps, « la globalisation détruit la souveraineté nationale, et ne la remplace par aucune sorte de souveraineté alternative ». Vouloir remédier aux défauts et carences démocratiques non point en s'enfermant à nouveau dans des États-nations réhabilités mais en donnant vie à « un peuple souverain européen », cela mérite-t-il la détestation de ceux qui prétendent aujourd'hui travailler pour le bien des Européens ?
(MT)
*** ALEKOS ALAVANOS, GEORGE VASSALOS (sous la dir.de): Euro ou drachme ? La seule route à suivre est la deuxième. Plan B: questions et réponses. Editions Korontzis (58 rue Kasampa, GR-16122 Kaissariani. Tél.: (30-210) 7291789 - fax: 7225690 - Courriel: ekdosiskorontzi@yahoo.gr). 2015, 237 p., 12,78 €. ISBN 978-618-5042-00-4.
La ligne de conduite suivie par la Grèce depuis des décennies a pris fin avec les Mémorandums et ce qui en a découlé: une austérité dure, des licenciements, un chômage galopant, la pauvreté, les magasins et les micro-entreprises condamnés à fermer, ainsi que des écoles, des universités et des hôpitaux, la vente de biens publics, l'abolition des droits des travailleurs, l'affaiblissement des droits démocratiques… D'après les auteurs, tout ce qui a été imposé par les derniers gouvernements sous la pression de la Troïka n'est pas une fatalité incontournable, ni le seul moyen de sortir de la crise. Ce plan ne sert en réalité que les intérêts du grand capital, par l'entremise des partis politiques liés à l'Union européenne et du Fonds monétaire international. Ce plan fait peser le fardeau de la crise sur le dos des seuls citoyens. Or, les douze auteurs de ce livre, tous universitaires, journalistes, parlementaires, assurent qu'une autre route est possible, qui peut conduire les chômeurs à un emploi, permettre aux exclus de sortir de la misère et aux retraités de vivre avec dignité, à la jeunesse de sortir de l'ornière, aux familles de ne pas perdre leur maison, aux enfants et aux jeunes de pouvoir continuer à bénéficier d'un système éducatif public et de soins de santé de qualité, de développer le potentiel productif du pays… Ce Plan B implique, selon eux, la sortie immédiate de la zone euro, indispensable pour que puisse être récupéré le contrôle politique, économique et monétaire. Il implique l'effacement de la dette prédatrice et, ensuite, le passage à des nationalisations, avec un contrôle populaire des banques et des autres entreprises stratégiques, avec une politique de développement économique qui soit au service de la société tout entière et non des banquiers et autres détenteurs de monopoles. Les auteurs proposent la redistribution de la richesse à ceux qui la produisent et une rupture totale avec l'Union européenne, seule une Grèce redevenue pleinement souveraine et respectueuse de la démocratie étant en mesure, selon eux, de pouvoir sortir de la crise réellement par le haut.
(AKa)
*** NIKOS INGLESSIS: La révolution de Grexit - Le plan. Editions Livanis (98 Solonos, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3661200 - fax: 3617791 - Courriel: webmaster@livanis.gr - Internet: http://www.livanis.gr ). 2015, 250 p., 12 €. ISBN 978-960-14-2969-4.
Introduire une nouvelle drachme en Grèce permettrait d'accroître la liquidité de l'économie et de financer les investissements productifs. L'État grec cesserait également d'avoir à emprunter à des « étrangers ». Il cesserait ainsi de créer sans cesse de nouvelles dettes et d'avoir à payer toujours plus d'intérêts supplémentaires. La nouvelle drachme étant fixée à un cours correct, plus aucun Grec ne perdrait encore ses biens et son argent, tandis que l'inflation serait maîtrisée. Mieux encore, le chômage pourrait diminuer grâce aux nouveaux investissements consentis, et les salaires et les pensions augmenteraient progressivement… Tel est le message lancé dans ce livre d'un journaliste spécialisé dans les questions budgétaires. Il part de la conviction qu'il y a deux manières de conquérir et asservir une nation: la première, c'est l'épée ; la seconde, c'est la dette. Celle-ci est plus efficace parce que, au moins au début, elle n'est pas visible pour la population asservie. Les conquérants apparaissent comme des partenaires qui veulent aider, ils baptisent leurs prêts onéreux "Aide", leur raid fiscal "Ajustement budgétaire", les réductions de salaire et des pensions "Réformes". De la sorte, la gouvernance du pays leur revient, les prête-noms qui l'exercent ayant pour première tâche de recueillir le tribut, à savoir des intérêts sur les prêts…
(AKa)
*** YANNIS PAPADOYIANNIS: La fin sans gloire. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél.: (30-210) 2846074 - fax 2817127 - Courriel: info@epbooks.gr - Internet: http://www.epbooks.gr ). 2015, 224 p., 11,95 €. ISBN 978-960-484-376-3.
À la fin de 2007, les banques grecques étaient au sommet de l'Olympe. Les superprofits de milliards de dollars, la croissance sans limites, les acquisitions dans les Balkans et la hausse vertigineuse des cours des actions des banques à la Bourse d'Athènes constituaient la routine de ces jours insouciants. Les banques étaient alors l'incarnation du succès. Cependant, cet âge d'or s'est avéré éphémère. D'après Yannis Papadoyiannis, rédacteur en chef du service économique du journal quotidien grec Kathimerini, en 2011 et 2012, les pertes qui ont été essuyées par les banques en Grèce n'ont pas seulement fait partir en fumée tous les bénéfices qu'elles avaient acquis au cours de la décennie "d'or" de 2001 à 2010, mais les ont amené à "dévorer" la totalité de leurs fonds propres. Du coup, un nouveau terme est entré dans nos vies: la recapitalisation. Dans ce livre est décrite cette course folle qui a conduit le système bancaire grec du zénith à l'abîme. L'auteur se penche aussi sur les responsabilités que doit assumer le système bancaire pour ce qui de l'émergence et de la domination d'un modèle économique à ce point stupidement cupide qu'il a conduit ses acteurs aux suicide…
(AKa)
*** DIONISIS CHIONIS: La crise grecque. L'aventure de la dette. Editions Papasotiriou (37 rue Panepistimiou, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3323300 - fax: 3848524 - Courriel: alpap@papasotiriou.gr - Internet: http://www.papasotiriou.gr ). 2015, 170 p., 14,90 €. ISBN 978-960-491-094-6.
D'après l'auteur, professeur agrégé au Département des relations économiques et internationales de l'Université Démocrite de Thrace, le problème avec l'économie est qu'elle ne permet pas de vérifier a priori les résultats des politiques que l'on veut mettre en chantier. Pour répondre à la crise de la dette grecque, il a ainsi été mis en oeuvre une série de programmes de stabilisation économique dont la principale caractéristique était la grande incertitude quant à leurs résultats budgétaires et sociaux ultimes. C'est fâcheux, sachant désormais leur impact. Un des problèmes qui ont entravé la compréhension de la crise et de son « traitement » réside dans les idées préconçues et les stéréotypes construits ces dernières années dans la société grecque, alors que seules l'évaluation quantitative et l'analyse des politiques devraient influencer leur acceptation ou leur refus. Aujourd'hui, le débat à propos de la meilleure manière de lutter contre la crise continue d'enfler, en Grèce comme ailleurs en Europe, ce qui aussi un défi pour la science économique puisque des questions sérieuses sont soulevées quant à savoir si l'assainissement budgétaire est le seul moyen d'agir. Un dialogue constructif n'aurait-il pas dû plutôt être ouvert au sujet de la bonne combinaison de politiques à mettre en oeuvre ? Sans doute, mais envisager une politique alternative est désormais davantage le fruit d'une nécessité que d'un choix politique. En tout cas, observe l'auteur, envisager un cadre de politiques différentes aurait dû procéder de l'évaluation des mesures préalablement appliquées, de manière à ne plus commettre les éventuelles erreurs ainsi répertoriées.
(AKa)
*** COSTAS LAPAVITSAS: Profit sans production. Comment le système financier nous exploite tous. Editions Topos (2 rue Plapouta, GR-11473-Athènes. Tél.: (30-210) 8222835 - fax: 8222684 - Courriel: info@motibo.com - Internet: http://www.toposbooks.gr ). 2015, 536 p., 25,90 €. ISBN 978-960-499-110-5.
La financiarisation est l'une des idées les plus novatrices qui soit apparue dans le domaine de l'économie politique au cours des trois dernières décennies. Dans cet ouvrage, la financiarisation est présentée comme étant fondée sur le comportement fondamental des banques et des ménages, sa caractéristique la plus marquante étant l'augmentation de la marge financière. La financiarisation du capitalisme est porteuse de crises, ce qui a été spectaculairement mis en lumière par le bouleversement ayant éclaté en 2007. En utilisant des données empiriques abondantes, Costas Lapavitsas, professeur d'économie à l'École des études orientales et africaines de l'Université de Londres, éclaire méthodiquement ce qu'il appelle la puissance la plus phénoménale et potentiellement destructrice de notre temps, s'intéresse dans le même esprit aux causes de la crise avant d'examiner les options disponibles en vue de contrôler la finance. L'auteur est également député du parti Syriza, ce qui l'amène à proposer une réinterprétation sophistiquée des idées marxistes et à présenter des vues théoriques alternatives avant de formuler une série de propositions de réforme audacieuses et substantielles. Il contribue en tout cas de manière significative, par cet ouvrage, à la compréhension de la financiarisation et du ressentiment qu'elle provoque dans des milieux de plus en plus larges, brossant ainsi un tableau peu optimiste du monde qui est le nôtre.
(AKa)