Bruxelles, 25/11/2015 (Agence Europe) - Douze jours après les attentats de Paris ayant fait 130 victimes, les eurodéputés réunis à Strasbourg ont débattu, mercredi 25 novembre, des dernières mesures adoptées le 20 novembre par les ministres de l'Intérieur de l'UE pour renforcer la réponse anti-terroriste de l'UE (EUROPE 11435) et ont tenté, non sans peine, de dépasser leurs divisions, notamment en ce qui concerne le dossier du PNR européen, en cours de négociation au PE.
Dans un premier temps, cependant, c'est Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, qui a mis en garde les Européens contre les défis que ces attaques posent à l'UE. « Je voudrais répéter les propos tenus immédiatement après les terribles attentats de Paris. Je mets en garde contre les amalgames dangereux, pernicieux, consistant à mettre sur un pied d'égalité les réfugiés, les demandeurs d'asile, les migrants et les terroristes. Ceux qui ont perpétré et fomenté les attentats à Paris sont exactement les mêmes qui obligent les malheureux de cette planète à fuir. Il ne faut pas transformer le malheur en affaire oratoire », a d'emblée souligné Jean-Claude Juncker.
Le président de la Commission s'est également inquiété du sort de l'espace de libre circulation Schengen, alors que bon nombre d'États membres (dont Malte récemment) ont décidé de rétablir des contrôles temporaires à leurs frontières intérieures et, comme la France l'a précisé, les maintiendront tant que « la menace le nécessitera », avait expliqué le 20 novembre le ministre français de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve.
Schengen est « comateux »
Pour M. Juncker, «nous devons sauvegarder l'esprit de Schengen » même si « le système de Schengen est partiellement comateux », a reconnu le responsable. Mais « il faudra que ceux qui croient en l'Europe, en ses valeurs, en ses principes et en ses libertés essaient - et ils le feront - de réanimer l'esprit Schengen », a-t-il exhorté. « Si l'esprit Schengen quitte nos territoires et nos coeurs, nous perdrons plus que Schengen. Une monnaie unique ne fait pas de sens si Schengen tombe », a encore averti M. Juncker, rappelant que Schengen n'est pas « un concept neutre », mais « une des pièces maîtresses de la construction européenne ».
Revenant sur la réunion du 20 novembre, le président Juncker a encore appelé les États membres à mettre en oeuvre les décisions prises alors qu'ils ont pu être mis en accusation après les premiers attentats de Paris de janvier 2015 pour avoir insuffisamment donné suite aux mesures qu'ils avaient eux-mêmes arrêtées.
« La Commission fera tout pour qu'ils se souviennent de leurs engagements », a dit M. Juncker, qui s'est à son tour prononcé en faveur d'un PNR européen qui puisse inclure les vols intra-européens.
Le responsable a aussi estimé que les services secrets européens devaient davantage coopérer, M. Juncker se souvenant qu'au lendemain du 11 septembre 2001 il soulignait aux côtés du Premier ministre belge de l'époque, Guy Verhofstadt, la nécessité de faire mieux fonctionner ces services entre eux. « Il n'en fut rien », a déploré M. Juncker mercredi matin.
Tensions persistantes sur le PNR européen, les États membres pointés du doigt
Les faiblesses des États membres ont été évoquées par une série de responsables, à commencer par l'Allemand Manfred Weber, chef de file du groupe PPE. « Au Conseil, vous faites constamment le copier-coller des mêmes décisions. Ce sont toujours les mêmes discours qui sont prononcés. Maintenant il est temps de se mettre au travail », a-t-il déclaré. Pour le responsable allemand, il faut avancer sur plusieurs registres, entre le PNR européen (la collecte des données des passagers aériens européens), la directive sur la protection des données personnelles dans le cadre policier et judiciaire, mais aussi sur la rétention des données personnelles. Un débat aura d'ailleurs lieu en décembre au niveau des ministres de l'Intérieur sur cette législation invalidée par la Cour de justice de l'UE en 2014 au motif qu'elle violait les droits fondamentaux. Il faut aussi travailler sur le financement du terrorisme, a dit M. Weber.
Sur le PNR européen, certains élus socialistes ont d'ailleurs profité de la tribune de M. Weber pour rétablir leur vérité, les élus du PPE n'ayant eu de cesse d'accuser les socialistes, libéraux et les Verts/ALE de freiner le projet et de faire le jeu des terroristes. La Française Pervenche Bérès a ainsi garanti au PE que les socialistes français soutiennent ce dispositif et expliqué que, si freins il y avait eu, c'était parce qu'il manquait l'obligation faite aux États membres de s'échanger entre eux les données PNR collectées.
Les faiblesses des États membres, le Belge Guy Verhofstadt, président du groupe ADLE, les a aussi évoquées, appelant même à la création d'une agence européenne de renseignement, projet qui n'a, pour l'heure, pas vraiment conquis les coeurs des États membres (le ministre allemand, Thomas de Maizière, a évoqué le 20 novembre un gaspillage d'énergie). M. Verhofstadt a tout de même adressé un courrier en ce sens à la Commission. Choqué que les responsables politiques puissent se lancer « des accusations à la tête les uns des autres », il a estimé qu'il est grave que les États membres peinent à s'échanger leurs informations sur les personnes au profil suspect. Dix mois après les attentats de Paris, « il n'y a que 12 États membres qui transmettent les éléments nécessaires au Système d'information Schengen », a-t-il dit.
Sur le PNR européen, le président du groupe ADLE s'est aussi défendu de retarder délibérément les choses. Au contraire, « le PE avait proposé un règlement immédiat pour créer un système unique transnational » alors qu'une directive va prendre plus de temps, a-t-il justifié. « Il faut au moins un échange obligatoire d'infos, mais ça, les États membres le refusent », a-t-il jugé.
Pour le groupe des Verts/ALE, le renforcement de ce partage d'informations, sur des personnes qui plus est connues de différents services des États membres, est également crucial. « Il faut faire du partage des renseignements la règle », a dit Philippe Lamberts, et s'en donner les moyens. En revanche, « mettre nos sociétés sous surveillance constante est inadéquat et inacceptable ». Le responsable belge a aussi appelé les États membres à évaluer leurs relations avec certains pays partenaires, comme l'Arabie saoudite, tout comme à s'interroger sur les effets de leurs interventions sur les théâtres de guerre. (Solenn Paulic)