*** BRANISLAV RADELJIC (sous la dir. de): Debating European Identity. Bright Ideas, Dim Prospects. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2014, 365 p., 94,20 €. ISBN 978-3-0343-0964-6.
Le concept d'identité européenne, accolé au projet d'intégration, résistera-t-il à la crise existentielle qui frappe actuellement l'Union européenne - et la zone euro en particulier ? Ne risque-t-il pas plutôt de voler en éclats en ce moment où les Etats membres « ont tendance à être principalement préoccupés par leur propre performance, ce qui signifie que diverses formes de coopération peuvent être gravement affectées » dans un avenir très proche ? Inventé lors du sommet de Copenhague de décembre 1973, lorsque les Vingt-huit n'étaient que Neuf et avaient à mieux se définir par rapport au monde extérieur, le concept d'identité européenne n'a été depuis mentionné qu'une fois dans les Conclusions de la Présidence qui ponctuent un Conseil européen, ce en 1993 dans le contexte de l'Uruguay Round. Cet effacement témoigne des ambiguïtés multiples qui sont liées à ce concept et dont les auteurs réunis dans cet ouvrage s'emploient à mettre en lumière différentes facettes, ainsi que les interprétations diverses auxquelles il se prête. D'où il découle que, comme l'indique le sous-titre du livre, cette idée (apparemment) lumineuse se trouve aujourd'hui confrontée à de sombres perspectives…
D'ailleurs, cette idée était-elle réellement lumineuse ? Pas sûr. Comme l'explique Branislav Radeljic dans son chapitre introductif, créer une identité européenne commune est un objectif qui sera bien plus difficile à atteindre que celui de bâtir une union politique ou économique, tant il est vrai que « la responsabilité d'une identité commune se trouve dans les mains des citoyens de l'Union, les Français, les Suédois, les Bulgares et bien d'autres étant censés ignorer ou, du moins, mettre leur identité nationale entre parenthèses pour le bien d'une identité européenne commune ». Or, les peuples ne sont pas les élites, en particulier en temps de crise, quand le sens de la solidarité tend à s'estomper… C'est précisément ce que met en évidence la crise en cours depuis 2008 qui, observe le maître de conférences en politique internationale à la Faculté de droit et des sciences sociales de l'Université d'East London ayant dirigé ce livre, a vu les États membres se détourner de la puissance potentielle de l'identité européenne et se préoccuper davantage de leur performance individuelle ou intergouvernementale que de manifester leur attachement aux idéaux supranationaux.
Toute la deuxième partie du livre est consacrée à la question de « l'identité européenne en temps de crise », le Pr. Bo Strath (Université d'Helsinki) y expliquant notamment que le concept d'identité européenne, conçu pour créer un lien entre le social et l'économie dans le contexte du Plan Werner du début des années 70, a perdu tout son sens du fait que le social reste toujours négligé. La montée des partis politiques extrémistes qui en découle y est également étudiée, tandis que Victor Olivieri (chercheur à l'Université d'Edimbourg) discerne des signes peut-être annonciateurs de l'avènement d'un démos européen.
Le champ d'investigation couvert par cet ouvrage est toutefois bien plus large. Dans les trois autres parties qui composent ce livre, des contributions de haute tenue scientifique qui marient les disciplines tout en restant parfaitement accessibles pour le profane appréhendent le concept d'identité européenne à la lumière de sujets aussi divers que la nécessité de substituer au néolibéralisme triomphant un socialisme libéral européen revisité afin de redonner du sens à la citoyenneté, la manière très différente dont l'identité européenne s'est construite au fil des siècle selon qu'on appartenait à l'est ou à l'ouest du continent, au monde catholique ou orthodoxe, au fait que le Parlement européen a, pour justifier l'élargissement big bang, développé « un récit historique convaincant construit sur l'élaboration de mythes historiques et de la mémoire propres à la seule Europe occidentale » qui n'entrait pas en résonance avec les ressentis en Europe centrale et orientale, à la centralité des immigrés pour définir une identité paneuropéenne. D'autres auteurs s'intéressent encore, entre autres, à l'affirmation progressive d'un espace public européen, à la religiosité et à la laïcité de l'Europe, enfin au concept de tolérance tel qu'il a été affermi en Turquie dans le contexte de la demande d'adhésion. Autant de regards inhabituels qui feront de cet ouvrage un compagnon de voyage précieux pour qui ne souhaite pas bronzer idiot dans les semaines à venir !
Michel Theys
*** FEDERICO CHABOD: Histoire de l'idée européenne. Editions de l'Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 6503799 - fax: 6503794 - Courriel: editions@admin.ulb.ac.be - Internet: http://www.editions-universite-bruxelles.be ). Collection « UBlire », n° 32. 2014, 235 p., 9 €. ISBN 978-2-8004-1554-3.
En 1943, à l'Université de Milan, l'historien Federico Chabod décida de consacrer son cours d'histoire moderne à deux thèmes qui étaient au cœur des problèmes politiques et culturels de l'époque: l'idée de nation et l'idée d'Europe. Ce choix n'était pas innocent: celui qui, quelques mois plus tard, allait entrer dans la Résistance dans le Val d'Aoste sous le nom de guerre de Professor Lazzaro entendait ainsi s'opposer aux idées portées par les fascistes italiens, précisément repliés à ce moment-là à Milan et dans la « République sociale italienne » d'un Mussolini finissant en dépit de l'appui des nazis. Concernant la nation, explique Irene Di Jorio dans son introduction, il apportait ainsi une « réponse académique engagée aux canons de l'historiographie officielle fasciste et à ses fondements », dénonçant notamment une « manipulation politique du passé afin d'exclure l'influence de la Révolution française et la centralité de la valeur de liberté ». Pour ce qui est de l'idée d'Europe, il procédait à une déconstruction de l'instrumentalisation qui en était faite par les fascistes, son propos visant à montrer qu'elle était un concept « moderne », fruit non point de l'antiquité ou de la chrétienté médiévale mais bien « des méditations des Lumières » qui s'étaient transformées en sens commun, en « communis opinio » à la même époque, mouvement que devait freiner et occulter la montée en puissance des nationalismes jusqu'à la tragédie des deux conflits mondiaux. Dans ce cours qu'il a repris - et enrichi - par la suite à la Faculté des lettres de l'Université de Rome pendant les années académiques 1947-1948 et 1958-1959, Federico Chabod offre donc « une histoire des pensées sur l'Europe » à la fois engagée mais de grande rigueur scientifique, fondée sur cette approche décrite par l'historien lui-même: « c'est la foi en quelques valeurs suprêmes morales et spirituelles créées par notre civilisation européenne qui a suscité le désir de refaire l'iter mot latin dénotant le chemin, le trajet - précise le traducteur de cette civilisation et, avant tout, de répondre à la question de comment et quand nos ancêtres ont pris conscience d'être européens ». Ces notes de cours ont été publiées en italien par des amis de Federico Chabod un an après son décès en 1960. C'est leur traduction française, due à Paul-Louis van Berg, qui est fort heureusement présentée un peu plus de cinquante ans plus tard dans ces pages. (MT)
*** SOTIRIS VALDEN: L'Europe, la crise grecque et la gauche démocratique. Editions Polis (33 Eolou Street, GR-10551 Athènes. Tél.: (30-210) 3643382 - fax: 3636501 - Courriel: info@polis-ed.gr - Internet: http://www.polis-ed.gr ). 2014, 304 p., 14 €. ISBN 978-9-6043-5991-2.
Ce livre comprend une série de textes qui sont autant de commentaires sur l'évolution en Grèce et dans l'Union européenne de 2009 jusqu'à aujourd'hui. Il s'intéresse aussi aux causes de la crise grecque et aux réponses politiques visant à surmonter la crise de la zone euro, de la politique conservatrice de l'Allemagne à la position de la gauche européenne. Professeur invité à l'Université Panteion et Secrétaire général des Relations économiques internationales au ministère de l'Economie nationale, Sotiris Valden en profite pour examiner le phénomène néo-nazi. Une attention particulière est accordée aux préoccupations qui émanent de centre-gauche et au contenu éventuel des réformes politiques qui s'avèrent indispensables.
Le point de départ de l'auteur est son refus d'accepter que la destruction subie par la Grèce, voulue par l'Europe, était fatidique et sa volonté de s'y opposer, même s'il reconnaît également que la sortie de la crise et la reconstruction nécessitent des réformes majeures. S'il critique les politiques européennes de la Troïka et des mémorandums, il convient que l'avenir de la Grèce hors de l'Europe serait encore plus difficile.
L'auteur rejette encore le populisme de droite et de gauche, jugeant que les deux conduisent à une polarisation extrême, désespérée et dangereuse. Mais il refuse tout autant la neutralité du « centre » et juge que les combats gauche-droite n'ont rien de dépassés: à ses yeux, il importe désormais d'établir un "troisième pôle" autonome dont la Gauche démocratique doit être le cœur, un catalyseur pour une gauche aux dimensions européennes qui soit une alternative au gouvernement actuel.(AKa)
*** DANIELA WAWRA (sous la dir. de): European Studies - Interkulturelle Kommunikation und Kulturvergleich. Peter Lang (voir coordonées supra). 2013, 292 p., 49,95 €. ISBN 978-3-631-63946-7.
Ce recueil d'articles écrit sous la direction de Daniela Wawra et ayant pour titre Etudes européennes - Communication interculturelle et cultures comparées est subdivisé en trois parties: il contient des articles traitant de l'histoire et de la théorie de la culture, de l'identité européenne et enfin des représentations et des formes d'expression des identités européennes. Cette division revêt toutefois plutôt un charactère formel du fait de la diversité des articles présentés.
Nombre d'entre eux sont d'un intérêt certain: tel est notamment le cas, dans la première partie, de l'article de Christian Thies, qui, dans son analyse de philosophie historique, présente une synthèse claire et originale de la place et du rôle des différents continents dans l'histoire mondiale à différentes époques, tout en tentant d'expliquer les évolutions décrites. Thomas Wünsch présente et analyse quant à lui les travaux de l'historien russo-polonais Jan Potocki d'un point de vue anthropologique.
Dans la deuxième partie, Daniela Wawra montre de quelle manière les métaphores contribuent à la constitution d'une identité européenne ainsi qu'à transcender certaines barrières nationales par la création de représentations communes. Werner Gamerith étudie ensuite avec une certaine subtilité, dans sa géographie critique de la culture, les rapports entre Européens et habitants d'autres continents lors d'une rencontre souvent conditionnée par la colonisation. En revanche, un article sur l'opinion publique européenne contient une analyse parfois bien rapide de certaines données statistiques, occasionnellement influencée par des préjugés dont l'auteur peine à se libérer et qui gâchent les qualités dont celui-ci fait preuve en début d'article.
Dans la troisième et dernière partie, une étude de la publicité sur les préservatifs dans différents pays (France, Allemagne, Grande-Bretagne) réalisée dans le but d'analyser les médias et de dresser des comparaisons entre cultures relève d'un choix discutable par rapport à l'objectif fixé et ce en dépit d'un apport théorique pourtant intéressant. Un article sur les blagues entre peuples comme bien culturel n'apporte quant à lui - outre son caractère distrayant - pas grand chose à la réflexion proposée par ce recueil. Christoph Barmeyer offre néanmoins une clôture honorable grâce à un article qui, de manière constructive et méthodique, analyse les spécificités culturelles propres à la direction d'organisations en France et en Allemagne. Avec son modèle dit « à 3 niveaux », il étaye ses arguments de manière convaincante en s'appuyant sur sa connaissance des habitudes professionnelles françaises et allemandes tout en se référant à des éléments de théorie appropriés et scrupuleusement sélectionnés.
(GLe)
*** EPHRAIM NIMNI, ALEXANDER OSIPOV & DAVID J. SMITH (sous la dir. de). The Challenge of Non-Territorial Autonomy. Peter Lang (voir coordonnées supra). 2013, 255 p., 56,20 €. ISBN 978-3-0343-1714-6.
« Là où les démocraties libérales multiculturelles défendent sincèrement l'égalité et les droits de l'homme, elles éprouvent souvent des difficultés considérables à accommoder des communautés minoritaires culturellement diverses », font remarquer les coordinateurs de cet ouvrage dans la préface. « [D]ans la plupart des cas, les communautés minoritaires ne résident pas dans des espaces compacts, ce qui rend toute forme de représentation territoriale impossible » ajoutent-ils. A la lumière de ce constat, le but de cet ouvrage collectif est d'explorer et d'évaluer une modalité importante dans la gestion de la diversité ethnique et religieuse: l'autonomie non-territoriale. Ce terme générique fait référence à diverses pratiques et théories en matière de renforcement des communautés minoritaires et d'autodétermination, qui défient la nécessité du contrôle exclusif sur le territoire. L'avantage majeur de ces modèles est qu'ils englobent des pratiques de gouvernance qui peuvent être mises en place alors que les communautés autonomes résident dans des espaces territoriaux communs, évitant ainsi ce qui devient souvent « une compétition létale pour la souveraineté exclusive ». L'autonomie non-territoriale peut prendre différentes formes, comme le consociationalisme ou l'autonomie culturelle nationale et peut faire l'objet de différents types de représentation. Partant d'approches théoriques et empiriques, cet ouvrage examine les défis et les solutions offertes par différents modèles d'autonomie non-territoriale pour la participation effective des minorités dans la vie publique. Les auteurs adressent ainsi diverses problématiques telles les limites et les possibilités offertes par l'implémentation de ces modèles dans les démocraties libérales, leur utilisation au service de l'intégration européenne et de la protection des minorités européennes, ou encore leur rôle dans la résolution des conflits territoriaux. Les essais repris dans ce recueil ont été rédigés à l'occasion de la conférence multidisciplinaire intitulée « Minorités, nations et diversité culturelle: les défis de l'autonomie non-territoriale », tenue à l'Université de Belfast en 2012 et organisée avec la collaboration de l'Université de Glasgow.
(SD)