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Bulletin Quotidien Europe N° 11085
PARLEMENT EUROPÉEN 2014 / (ae) pe 2014

Des eurosceptiques peut-être plus nombreux, pas forcément plus unis

Bruxelles, 22/05/2014 (Agence Europe) - La politologue du Centre de recherche et d'information socio-politique (CRISP) Vaïa Demertzis a expliqué, jeudi 22 mai à EUROPE les enjeux et les risques de la montée annoncée des forces eurosceptiques au Parlement européen. Pour la spécialiste, il faut bien distinguer les différentes forces en présence et ne pas surestimer leur capacité de nuisance tant qu'elles n'auront pas posé leurs premiers actes. Une chose est sûre: si le phénomène de rejet du projet européen n'a rien de nouveau, les familles politiques européennes traditionnelles n'ont pas non plus permis, par leur attitude, de le combattre (propos recueillis par Solenn Paulic).

Agence Europe - Les sondages prédisent une vague d'eurosceptiques au Parlement européen à l'issue du 25 mai. Est-ce un mouvement inédit et que faut-il en craindre ?

Vaïa Demertzis - L'arrivée d'eurosceptiques au PE n'a rien d'inédit. Il y a déjà des eurosceptiques au Parlement européen avec le groupe des conservateurs CRE et l'EFD. Le terme « eurosceptique » est déjà apparu en 1973 lors de l'adhésion du Royaume-Uni à l'UE. Et on a tendance actuellement à mettre toute sorte de courants derrière ce concept, mais il y a des eurosceptiques de gauche, de droite, d'extrême droite, à connotation populiste, d'inspiration souverainiste. Il faut également regarder les sondages avec précaution. Lors des dernières élections européennes en 2009, l'on évoquait déjà ce danger de la poussée d'euroscepticisme au Parlement. Il existe des marges d'erreurs dans tous les sondages.

Cette montée des 'eurosceptiques' dans les sondages ne veut pas non plus dire qu'augmente leur capacité à se mettre d'accord entre eux. L'UKIP du Britannique Nigel Farage et l'AFD allemand (Alternative für Deutschland) ont déjà exclu de s'allier à la Française Marine Le Pen (Front national), l'UKIP considérant le Front National infréquentable car d'extrême droite. Et, en ce qui concerne l'extrême droite, plusieurs exemples dans l'histoire du PE ont montré la difficulté, pour ces forces, de se rassembler. Il y a eu en 1999 cette tentative de Jean-Marie Le Pen de former un groupe avec Emma Bonino mais leur alliance, qui avait notamment pour objectif d'obtenir plus de moyens logistiques, a été jugée essentiellement technique. En 2007, la petite-fille de Mussolini, Alessandra, a aussi eu quelques accrocs avec ses homologues roumains et le groupe Identité, traditions, souveraineté (ITS) a implosé dans la foulée.

En ce qui concerne les députés d'extrême-droite, il n'y a qu'au Front national français et au parti belge Vlaams Belang que l'on retrouve en permanence une délégation au PE depuis 1984. Pour les autres partis, c'est beaucoup plus mouvant. Former un groupe au Parlement, ce n'est pas là que réside la difficulté, c'est de le faire durer et au sein de l'extrême-droite, où les composantes sont très disparates, les risques d'implosion sont toujours élevés. Il faudra voir comment les membres de ce groupe se comporteront. Je suis d'avis que pour Marine Le Pen, ce groupe restera pour elle un moyen de gagner des points sur le plan national, pas tellement d'influencer le cours de la législation européenne.

Mais réunis dans un groupe, ces députés d'extrême droite auront bien de nouvelles prérogatives…

Oui, ils obtiendront le droit de rédiger des rapports, de siéger à la conférence des présidents, de se prononcer sur l'ordre du jour. Ils gagneront en influence mais tout dépendra aussi de leur taille. Qui décide aujourd'hui de l'ordre du jour en conférence des présidents sinon les groupes les plus importants numériquement ? Le PPE et le S&D continueront de peser le plus lourd, avec l'ADLE.

Quant aux travaux parlementaires, cela va être intéressant de voir quelle sera la pratique de tous ces représentants de l'euroscepticisme. Très probablement, c'est sur les questions d'intégration européenne et budgétaires qu'ils seront les plus visibles, même s'il y a peu de chances que les eurodéputés soient amenés à travailler dans les cinq ans sur un nouveau traité. Quant aux directives, règlements, c'est un travail technique: pour travailler sur ces instruments, il faut être pointu et surtout présent. Il ne faut pas non plus perdre de vue qu'un vrai 'eurosceptique' a tendance à fonctionner sur un mode individuel, pas forcément dans le collectif d'un groupe politique européen.

Est-ce la crise de 2008 qui a donné des ailes aux eurosceptiques et populistes actuels ?

La crise, et surtout la gestion de la crise, ont joué un rôle indéniable mais il faut le mesurer comme il se doit: les eurosceptiques étaient déjà ancrés et se sont servis de cette crise comme d'un argument. Elle a conduit certes de nouveaux partis à offrir une autre palette aux électeurs, comme l'AFD en Allemagne. Mais elle n'a pas non plus débouché que sur des courants de rejet. En Belgique, une liste Stand Up for Europe se présente, qui est d'inspiration fédérale. Cette liste demande plus d'intégration.

Et les partis politiques européens traditionnels ? Ont-ils une responsabilité ?

L'attitude, non délibérée, des autres groupes a pu contribuer à renforcer un clivage entre europhiles et eurosceptiques. La campagne pour la présidence de la Commission européenne a d'une certaine manière donné lieu à un débat réducteur, pouvant même renforcer l'envie des gens de voter contre l'UE. Les candidats se sont contentés de dire 'l'UE c'est bien, l'UE c'est nécessaire, votez pour l'UE', donnant l'impression d'un simple débat entre gentils europhiles et méchants eurosceptiques, sans nuance intermédiaire. C'est donner aux Européens une image très biaisée de l'UE. En outre, la procédure de désignation des candidats est très mal expliquée, présentée comme une élection directe par les citoyens. Or, le Traité de Lisbonne est loin d'être si clair. Rien n'oblige les chefs d'État et de gouvernement à tenir compte du résultat des élections et des candidats proposés par les partis politiques européens.

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