Le problème est devenu mondial. Les évènements suscités, au départ, par les difficultés de l'Ukraine ont progressivement gonflé, jusqu'à impliquer directement les trois principales puissances mondiales: Union européenne, Russie dans son ensemble (avec d'autres pays de l'ancienne URSS) et États-Unis. La tendance des médias au sensationnalisme a exagéré la gravité de la situation, jusqu'à provoquer le sentiment d'une guerre de dimension mondiale, ou presque.
Maintenant ce conflit mondial est heureusement mis de côté, il n'est plus annoncé comme imminent. Mais les exagérations, qu'elles soient de bonne ou de mauvaise foi, subsistent amplement et suivent la règle éternelle selon la laquelle les responsabilités, la tromperie et les déviations proviennent toujours d'ailleurs. Heureusement, les opinions des États membres de l'UE diffèrent en partie, et le comportement de l'ensemble en tient compte ; le résultat est positif car il en résulte une attitude raisonnablement équilibrée. Ainsi, l'UE a évité la voie facile d'attribuer toutes les responsabilités à la Russie. Le maintien d'un certain équilibre dans l'attitude européenne ne se réfère pas seulement aux forces politiques officielles, mais il est partagé avec les catégories sociales et économiques, car l'organisme qui les représente dans l'UE (le CESE, le Comité économique et social) a pris position pour l'apaisement, en estimant que « le maintien des liens historiques, économiques et culturels avec la Russie est possible ».
UE et Russie doivent raisonnablement coopérer. Les constatations qui précèdent ne se fondent pas seulement sur le souci d'apaiser l'atmosphère et d'éviter tout risque de conflit, mais surtout sur les exigences économiques réelles. Aussi bien l'Europe que la Russie doivent tenir compte de quelques vérités: 30% du gaz importé par l'UE est russe ; pour la Russie, gaz et pétrole exportés représentent la moitié environ des recettes de l'État ; la Russie est le deuxième producteur mondial, après les États-Unis ; l'Ukraine n'est pas autonome pour l'énergie qu'elle consomme et la totalité du gaz qu'elle reçoit provient de Russie.
Résultat: l'UE a besoin du gaz russe, la Russie a besoin de le vendre ; et l'Ukraine bénéficie de cette situation, alors que, d'après les autorités russes, elle ne respecte pas toujours ses obligations. Cette situation a amené Moscou à proposer à l'Ukraine une baisse du prix du gaz et un soutien financier équivalent à 15 milliards de dollars, montant actuellement bloqué, mais inscrit dans le budget russe.
Conclusion: il ne faut pas négliger l'ampleur et la signification de la coopération Europe/Russie dans le domaine de l'énergie. L'intérêt est pour le moment réciproque ; mais progressivement l'UE renforcera ses autres sources énergétiques. Le célèbre Nabucco sera alimenté par le gaz de l'Azerbaïdjan et pourra alimenter l'Italie et la Grèce. Par cette voie et par d'autres, l'Europe réduira sa dépendance de la Russie, mais la coopération se poursuivra puisque plusieurs grandes entreprises européennes participent aux projets russes.
Les intérêts américains diffèrent. Les intérêts des États-Unis sont partiellement différents. Tous les médias ont fait état des échanges téléphoniques entre Obama et Poutine et de leur désaccord total. Mais les divergences dans le domaine de l'énergie sont considérables aussi entre Bruxelles et Washington, même si en général on survole cet aspect. L'attitude européenne n'est pas explicitement critiquée outre-Atlantique, mais les attaques virulentes contre la Russie visent indirectement aussi l'Europe. Une partie de la presse européenne a également reproduit une offensive sévère contre Moscou, signée Frederick Forsyth et annonçant la mort des illusions de l'Occident et de Poutine. Le journaliste et romancier reconnaît qu'actuellement les Européens ne peuvent pas se passer du gaz et gazoducs russes ; mais ils pourront un jour le faire et alors l'économie russe n'aura plus aucune valeur. Sous-entendu: le gaz pour l'Europe pourra provenir des États-Unis. Certes, les relations avec Washington resteront toujours un élément essentiel de la politique européenne ; mais tout indique que les projets d'une unité encore plus forte, grâce au développement de projets très ambitieux (que cette rubrique avait en son temps vivement appuyé), ont perdu en partie leur attrait et rencontrent des difficultés. Tout peut et doit être relancé ; mais je ne crois pas que l'Europe puisse démolir la coopération énergétique avec la Russie et devenir dans ce secteur très (trop) largement dépendante des Américains. Il est important pour l'UE de coopérer avec les autorités du plus grand nombre possible de pays fournisseurs d'énergie, surtout celles qui lui sont proches ; les divergences avec la Russie en politique étrangère ne devraient pas affecter le domaine de l'énergie, où la collaboration existe et est positive.
(FR)