*** OSCAR GARCÍA AGUSTÍN, CHRISTIAN YDESEN: Post-Crisis Perspectives. The Common and its Powers. Peter Lang (1 Moosstrasse, P. O. Box 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2013, 296 p., 49,95 €. ISBN 978-3-631-64038-8.
Dans le monde universitaire, la pensée unique n'est pas de mise. Elle l'est même moins que jamais en cette période où la crise multiforme qui n'en finit pas de frapper l'Europe incite des esprits rebelles à sortir du bois. Cet ouvrage en atteste qui voit ses auteurs, réunis le temps d'un symposium organisé voici treize mois à l'Université d'Aalborg, croiser leurs regards de spécialistes de la philosophie politique, de la jurisprudence, de la sociologie et de l'économie pour aller bien au-delà du « paradigme très économiste » privilégié par le monde politique et ses conseillers classiques pour « gérer » la crise, alors même que ce paradigme est, à leurs yeux, la cause même du problème. A l'opposé des servants de « l'idéologie néolibérale » qui assurent que « l'Espagne sera la prochaine Allemagne » en considérant avec cynisme que des taux de chômage élevés et une main-d'oeuvre bon marché constituent un avantage, ils cherchent à discerner les scénarios qui permettraient de sortir de la crise par le haut, c'est-à-dire pour le bien du plus grand nombre et non points celui des seuls détenteurs du capital…
Il va sans dire que leur grille de lecture les conduit à vouer « le mantra des mesures d'austérité » aux gémonies (les coordinateurs de l'ouvrage s'étonnent, à ce propos, du peu d'attention accordé dans l'Union au mea culpa exprimé par le Fonds monétaire international sur ce plan…) et à s'ouvrir à des perspectives post-ouvriéristes plus radicales telles que celles véhiculées par Antonio Negri et Michael Hardt (Declaration), Christian Marazzi (The Violence of Financial Capitalism) et d'autres chercheurs s'intéressant à différents aspects du « capitalisme cognitif ». En clair, tous les auteurs réunis dans ces pages critiquent le modèle capitaliste de manière scientifique en montrant ses contradictions, cette dénonciation leur permettant surtout de souligner qu'il y a place pour des solutions de rechange et, partant, pour de nouvelles luttes sociales visant à accoucher, y compris sur le plan sémantique, d'un autre monde, différent. Les propositions qu'ils avancent pour que se dessine un scénario post-crise positif s'appuient d'abord sur leur conviction que le capitalisme qui s'effondre est un capitalisme dévoyé s'étant transformé en « nouveau système de domination », notamment par le biais du « biocapitalisme » et d'un « processus de financiarisation » qui provoque une fracture avec l'économie réelle. Il en découle l'apparition de « nouvelles subjectivités », le capitalisme ayant suscité des évolutions aux niveaux anthropologique et social par le biais de « nouvelles méthodes d'aliénation et de domination ». Tout n'est pas perdu toutefois car apparaît dans ce contexte, selon les auteurs, un potentiel de révolte et de rééquilibrage de la société sous la forme du « commun », à savoir une nouvelle acception d'un mot signalant l'existence d'un nouveau projet politique susceptible de renouveler le projet communiste dans le cadre d'une « société démocratique fondée sur le partage ouvert ».
La première partie de l'anthologie voit des auteurs, pour la plupart liés au groupe Uninomade, offrir des interprétations de la crise et des changements en cours - ainsi que de ceux qui en résulteront. Mentionnons entre autres la contribution de Maurizzio Lazzarato (Université Paris I) intitulée « Économie de la dette et l'homme endetté ». Après avoir relevé l'hégémonie culturelle que la théorie de la liberté du marché exerce sur la société, ce philosophe et sociologue juge notamment que le paiement de la dette qui est imposé aux citoyens européens est une arme politique au service d'un projet néolibéral, raison pour laquelle il convient de juger ce remboursement impossible et, partant, de le refuser. Pour sa part, l'économiste Andrea Fumagalli (Université de Pavie) avance que le revenu de base inconditionnel pourrait être une piste à explorer, tandis que le politologue Sandro Mezzadra (Université de Bologne) invite la gauche à se réinventer en revisitant des thèmes tels que la citoyenneté et la constitution, son collègue Guiseppe Cocco (Université de Rio de Janeiro) se focalisant, lui, sur le « pouvoir constituant des pauvres ». La deuxième partie de l'ouvrage revient, elle, sur certaines idées développées par Hardt et Negri, les six contributions qui y figurent n'étant pas moins stimulantes sur le plan intellectuel que les précédentes, le tout composant un ouvrage qui, à l'évidence, en dérangera plus d'un, mais qui a le mérite essentiel de faire réfléchir. Michel Theys
*** MICHEL SANTI: Capitalism without Conscience. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: Error! Hyperlink reference not valid.). Collection « Business & Innovation ». 2013, 182 p., 37,50 €. ISBN 978-2-87574-072-4.
« Les déficits publics doivent cesser d'être perçus avec crainte par les politiciens et les banques centrales », soutient l'économiste franco-suisse Michel Santi. Au contraire, en temps de crise, l'emprunt est, selon lui, la clef de voûte de la croissance et de l'emploi. La solvabilité individuelle et étatique diffèrent en ce sens fondamentalement. Pourtant, depuis l'avènement de la crise économique, les mesures d'austérité se multiplient avec obstination afin d'équilibrer les budgets. Or, « les mesures d'austérité et autres réductions des dépenses publiques sont instantanément vouées à l'échec en des temps où l'économie demande désespérément de l'oxygène », estime l'auteur. Pourquoi nos dirigeants poursuivent-ils alors de telles politiques ? C'est que les néolibéraux emploient volontiers des « tactiques de crainte budgétaire » ayant une incidence fondamentale sur la politique économique de l'État. En induisant un effet de panique budgétaire tant au niveau gouvernemental que sur les marchés financiers, ils amènent l'État à restreindre les dépenses publiques destinées aux services aux citoyens. Par ce biais, c'est le pouvoir de l'État lui-même qui est amoindri. Le réel objectif serait de provoquer « une anorexie complète de l'État, qui se traduit aisément par une boulimie du secteur privé, en commençant par le secteur financier ». Afin de garantir l'existence d'un État souverain et prospère, nos dirigeants doivent, selon Michel Santi, impérativement renverser la vapeur. Ce n'est pas la dérégulation, l'austérité et la rigueur budgétaire qui stimuleront à nouveau l'économie, mais bien la régulation, l'emprunt et la réduction stratégique des impôts. Divisé en trente chapitres, cet ouvrage se penche en détails et de manière accessible sur une série de questions liées au modèle capitaliste actuel. Une première partie vise à clarifier l'opportunité de la dette publique. Une deuxième partie est consacrée par l'auteur à la crise économique, particulièrement au sein de l'Union européenne. L'ouvrage se termine par une critique de la logique néolibérale et du secteur financier ainsi que par un recadrage du rôle de l'État en tant que garant de la justice sociale.
(SD)
*** BRUNO COLMANT, JENNIFER NILLE: Dettes publiques. Un piège infernal. Editions Larcier (Groupe De Boeck, 39 rue des Minimes, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 5480711 - fax: 5139009 - Courriel: commande@deboeckservices.com - Internet: http://www.larciergroup.com ). 2014, 148 p., 29 €. ISBN 978-2-8044-6951-1.
Membre de l'Académie royale de Belgique, Bruno Colmant fait figure de gourou dans les domaines de l'économie et des finances. Enseignant dans différentes universités, il s'est allié à une jeune journaliste de L'Echo pour lancer, dans cet opuscule, un cri d'alarme qui devrait faire frémir partout dans l'Union et tout particulièrement dans les pays de la zone euro. Tout en reconnaissant volontiers « que l'économie relève plus de l'anthropologie que de la mathématique » et qu'il est difficile de transformer les « intuitions » concentrées dans ces pages en « prédictions », les auteurs osent toutefois assurer que le prochain choc financier découlera inévitablement de la dette présente au sein des pays développés et lancer cette affirmation qui fait froid dans le dos: « Nous allons rembourser quarante ans d'indiscipline et d'aveuglement budgétaires » ! Pire, le plus gros de la crise serait même encore à venir: « D'une ampleur exceptionnelle, elle devrait faire sentir l'amplitude de son cycle et la violence de ses effets sociaux endéans les trois prochaines années, au moment où le niveau du surendettement sera internalisé dans la perception du bien-être futur ». En clair, « les événements qui ont secoué la Grèce, l'Irlande et Chypre ne sont peut-être que les prémices de ce qui guette les moins rigoureux des États européens »… Puisqu'un homme averti est censé en valoir deux, peut-être les dirigeants de… tous les pays européens seraient-ils, dès lors, bien inspirés de se procurer ce petit livre toutes affaires cessantes, par exemple pour cesser de célébrer le culte de l'austérité et de la rigueur « implacables » qui, dans la « situation récessionnaire » qui est la nôtre, fait le lit de graves perturbations de l'ordre social, voire de « discontinuités politiques ». S'agirait-il, dès lors, d'un pamphlet politique ? Que du contraire. C'est en techniciens que Bruno Colmant et Jennifer Nille instruisent le procès des dettes publiques, se demandant d'abord ce que celles-ci signifient, analysant ensuite le « choc frontal » que subit l'Union et la zone où prévaut une « monnaie unique » qui n'est « plus commune ». Après avoir mesuré l'ampleur du « gouffre de l'austérité », ils s'intéressent ensuite à la manière dont « finissent les dettes publiques excessives », partant de « l'hyperinflation de Weimar » avant de passer en revue les cas argentin, russe, irlandais, islandais, grec, chypriote, hongrois et polonais, la série s'arrêtant sur la possibilité de « gigantesques effacements de dettes publiques ». Le tout les conduit notamment à cette conclusion parmi d'autres, du même tonneau: « tout pourrait être différent si certains comprenaient que le pire choix, c'est d'essayer de résorber les déficits publics, tandis que nous plongeons dans le plus profond trou d'air économique depuis près d'un siècle »…
(MT)
*** CONSTANTIN COLMER: La Seisachtheia des prêts et des dépôts. Editions Livanis (98 Solonos, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3661200 - fax: 3617791 - Courriel: webmaster@livanis.gr - Internet: http://www.livanis.gr ). 2014, 192 p., 11,90 €. ISBN 978-960-14-2787-4.
La Seisachtheia était une loi de Solon dans l'Athènes antique. Dans le cas d'une crise, elle donnait à l'État le droit de supprimer les prêts publics et privés. Malgré les trois « plans de sauvetage » de la Grèce mis en oeuvre à ce jour par l'Union européenne et le FMI, la dette publique reste élevée et a même été portée à 340 milliards d'euros à la fin 2013. Ce montant rend la dette publique grecque invivable, ne pouvant être prise en charge par une économie grecque en déclin. Par conséquent, une réduction sérieuse de cette dette est impérative. Cette solution se trouve entre les mains des dix-huit gouvernements de la zone euro et du FMI. Economiste et éditorialiste réputé, Constantin Colmer explique dans cet ouvrage que, afin de réduire la dette publique, les Européens demanderont au secteur privé grec de supporter encore un "sacrifice", à savoir la coupe des dépôts privés à hauteur de 20 à 30%. Dans le même temps, pour des raisons de réorganisation des quatre banques grecques « systémiques », il sera demandé de supprimer de manière équivalente des prêts non performants que des sociétés d'affaires ont envers elles. Pour l'auteur, un gouvernement de grande coalition, voire d'unité nationale, ne pourra endiguer l'effondrement économique de la Grèce: seul un gouvernement technique, non partisan, pourra s'y atteler avec quelques chances de succès, notamment en décidant un retour à la drachme au plus tard à la fin de l'année en cours.
(AKa)
*** GIANNIS SIATRAS: Nos pertes, leurs bénéfices: le pillage de la Grèce. Les résultats d'une politique irresponsable. Éditions Eurocapital (2Mnisikleous Str., GR-10556 Athènes. Tél.: (30-210) 3242032 - fax: 3242802 - Courriel: eurocapital.gr@gmail.com - Internet: http://www.eurocapital.gr ). 2013, 398 p., 16,50 €. ISBN 978-960-7787-05-7.
Tout le monde croyait que le " mécanisme de sauvetage " mis en oeuvre visait à sauver la Grèce. Les événements ont prouvé le contraire: l'objectif était de sauver les banques européennes en les déchargeant des obligations grecques « toxiques » qu'ils avaient en leur possession. La Grèce a ainsi été roulée et se retrouve, à la fin de ce processus, en faillite avec une dette énorme ! Comment le « sauvetage » des banques européennes a-t-il été conçu ? Pourquoi la dette grecque reste-t-elle inchangé et pourquoi le pays reste-t-il à la merci des prêteurs ? Dans cette affaire, quels ont été les gains de l'Allemagne et d'autres pays du nord de l'Europe ? Quelles sont les responsabilités des dirigeants politiques grecs dans cette débâcle ? Quels sont le rôle et les responsabilités des institutions européennes ? L'économiste Giannis Siatras apporte des réponses à ces questions en jetant un regard critique sur les événements survenus depuis le début de la crise et en s'attardant sur quelques « points noirs » qui expliquent l'évolution des choses. Il s'emploie à prouver que la Grèce est la victime autant du comportement de ses partenaires européens que de la mauvaise politique des gouvernements grecs de l'époque, certains responsables politiques pouvant même, dans certains cas, être classés comme criminels selon lui. Quant aux Européens et au FMI, ils n'ont cherché qu'à sauver les banques européennes et éviter toute perturbation pour les économies des grands pays européens, peu importe combien ce traitement pouvait nuire à une Grèce aujourd'hui ravagée.
(AKa)
*** GEORGE ARGEITIS: Faillite et crise financière. L'échec et l'effondrement du modèle grec de capitalisme. Editions Alexandria (133 Solonos, GR-10677 Athènes. Tél.: (30-210) 3806305 - fax: 3838173 - Courriel: alexpubl@alexandria-publ.gr). 2012, 189 p., 15,98 €. ISBN 978-960-221-572-2.
Ce livre tente une déconstruction de la stratégie arrêtée pour assurer prétendument à la Grèce une sortie viable du « piège de la faillite ». Sa mise en oeuvre pousse au contraire le pays dans un processus de transformation structurelle qui impose un modèle de laisser-faire d'un capitalisme financier instable faisant le lit d'un système de production rétréci et affaibli, avec à la clef un chômage très élevé, des salaires plus faibles et un niveau de vie substantiellement réduit pour la majorité des employés, des retraités et des indépendants. L'analyse du Pr. Argeitis (Université d'Athènes) montre qu'une réduction immédiate du risque monétaire s'impose afin de bâtir une structure financière stable et durable. En clair, la Grèce ne sortira de la crise de la dette que par le biais d'une politique économique réaliste et ne trouvera point son salut dans les modèles abstraits et historiquement inexacts de la pensée économique classique.
(AKa)