*** MARIO TELO, GIULIA SANDRI, LUCA TOMINI (sous la dir. de): L'état de la démocratie en Italie. Editions de l'Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 6503799 - fax: 6503794 - Courriel: editions@ulb.ac.be - Internet: http://www.editions-universite-bruxelles.be ). Collection "Science politique". 2013, 168 p., 20 €. ISBN 978-2-8004-1534-5.
Du point de vue démocratique, convient-il de considérer l'Italie comme un « cas déviant » parmi les pays européens ou préfigure-t-elle les tendances futures en Europe ? Alors que l'Union européenne - et plus encore la zone euro ! - reste sous le choc des résultats électoraux engrangés par Berlusconi et le Movimento 5 stelle de Beppe Grillo lors du scrutin législatif du mois de février, ces questions, tout le monde en conviendra, ne manquent ni de piquant ni de pertinence. La réponse qui y est apportée dans ces pages est, elle, carrément inquiétante: non, l'Italie « ne représente pas (ou pas seulement) un cas déviant de modernisation tardive tant en termes institutionnels que sociaux » ; oui, elle doit bien « être considérée comme un modèle, anticipateur, à bien des égards, de tendances futures d'autres démocraties européennes » ! Tel est l'une des principales leçons qui se dégagent de ce recueil éclairant qui, présentant les versions mises à jour de communications présentées lors d'un colloque organisé en décembre 2010 par l'Université libre de Bruxelles (le Centre d'étude de la vie politique et l'Institut d'études européenne) et l'Université Luiss Guido Carli de Rome, analyse de manière interdisciplinaire l'évolution de la politique, de l'économie et de la société italiennes depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Sans doute la figure de Beppe Grillo n'y apparaît-elle qu'en filigrane, mais tous les travers qui expliquent sa montée en puissance et l'enkystement prolongé de Silvio Berlusconi dans la vie politique italienne s'y trouvent mis à nu.
Dans leur chapitre introductif, les coordinateurs du livre plantent le décor en discernant une particratie triomphante qui « a encouragé les pratiques de corruption et de clientélisme et contribué à l'explosion de la dette publique et à l'inefficacité de l'État », ainsi qu'une incapacité constante de la classe politique de mener les réformes institutionnelles qui auraient permis de répondre aux attentes de la société. Il en a résulté un réel « déclin de la performance démocratique du système politique italien » qui a engendré un processus de « dé-démocratisation », la « concentration anormale du pouvoir médiatique et politique dans l'empire (…) de Silvio Berlusconi » en étant l'un des instruments et le refus grandissant des acteurs politiques italiens (ce mal frappe-t-il vraiment les seuls Italiens ?) « d'assumer la responsabilité de choix politiques susceptibles d'affecter de manière négative leur support électoral » l'une des manifestations, Berlusconi ayant eu l'outrecuidance de le reconnaître ouvertement en s'adressant en ces termes à Herman Van Rompuy en septembre 2011: « Si vous décidez de donner cette recommandation, les gouvernements seront heureux d'augmenter l'âge de la retraite car ils seront obligés de le faire au nom de l'Europe. En ce moment, ils sont en grande difficulté car s'ils augmentent l'âge de la retraite, ils perdent automatiquement des voix ». On ne pouvait reconnaître avec plus de cynisme l'instrumentalisation de l'Europe qui est faite par certains (par beaucoup ?) sous le couvert des décisions de « Bruxelles » !
Sur cette toile de fond, de premières contributions proposent un cadre théorique et méthodologique pour analyser la qualité de la démocratie en Italie dans le contexte européen. A titre d'exemple, l'historien Donald Sassoon (Université de Londres) prend ses distances, en dépit du phénomène Berlusconi, avec la prétendue « exceptionnalité » italienne, épinglant par contre les tares que sont « le pouvoir et l'étendue de la criminalité organisée en Italie, sans équivalent en Europe occidentale », et la « tragédie » que constitue le retard économique de ce pays. Autant d'éléments qui amènent cet historien à estimer que, « en ce moment de l'histoire italienne, le pessimisme est une position plus réaliste que l'optimisme ». Une appréciation que les résultats du dernier scrutin législatif ne peuvent que cautionner… Dans une deuxième partie, sur la base d'une approche pluridisciplinaire, certains aspects essentiels de la démocratie en Italie sont étudiés, des changements institutionnels aux conséquences des flux migratoires en passant par les différentes réformes de l'État adoptées sans succès au cours des dernières décennies, l'impact de la crise économique récente sur le système politique au sens large et les relations entre l'exécutif et le pouvoir judiciaire.
Pour la bonne bouche, sortons - arbitrairement - du lot deux des contributions. Il y a celle d'abord qui voit Mario Telo analyser très finement l'évolution de la démocratie italienne dans le contexte de l'intégration européenne, ce qui lui permet de montrer que le traditionnel européisme italien n'est plus ce qu'il était et, plus encore, qu'il en va loin de la coupe aux lèvres lorsqu'il s'agit de mettre les politiques européennes en œuvre. Le professeur de science politique de l'ULB y discerne en conclusion trois scénarios possibles: la continuité qui verrait les élites italiennes « s'adapter aux changements par des réformettes et l'autoconservation » (ce qui conférerait un rôle accru à l'Union, mais ce qui poserait la question de savoir « quels seraient les effets internes non attendus de la politique » la présentant « comme une camisole de force sur la légitimité » du club européen, cette question étant déjà indubitablement posée par le mouvement de Grillo…) ; la marginalisation et la division du pays, tout étant réuni pour manifester, « comme en Belgique, un conflit entre démocratie et unité nationale », ce qui pourrait se traduire par « la possible sortie de la zone euro » (la question serait donc de savoir, précise l'auteur, si l'Union aurait alors « la capacité de contrecarrer par ses succès les tendances sécessionnistes et populistes » ; un nouveau départ pour l'Italie qui impliquerait un… nouveau départ pour l'Europe, l'Union devienne moins « un super-État impératif, qui menace et punit », qu'une entité bienveillante disposant de mécanismes de gouvernance économique adaptés. Quant à Marc Lazar (Sciences Po et Luiss Guido Carli), il montre de manière très convaincante que l'Italie est non seulement un révélateur du malaise démocratique général, « mais aussi des multiples tentatives d'invention d'un autre ordre démocratique qui se font jour un peu partout au sein de l'Union ». Bien avant le scrutin de février, il écrivait ainsi que les Italiens tentés par le Movimento 5 Stelle « expriment de la sorte une exigence de participation, une volonté de contrôle des élus, un désir d'être régulièrement associé aux décisions ». Un jugement qui éclaire sans doute ce qu'il vient de se passer en Italie, mais qui devrait amener les dirigeants politiques du reste de l'Union à comprendre qu'il ne s'agit peut-être, après tout, que de la déclinaison italienne d'un phénomène politique plus vaste, celui des Indignés. En clair, ils sont concernés aussi !
Michel Theys
*** CARLO CURTI GIALDINO (sous la dir. de): Codice dell'Unione europea operativo. TUE e TFUE commentati articolo per articolo con la carta dei diritti fondamentali dell'Unione europea. Gruppo Editoriale Simone (via Montenuovo Licola Patria, 131/c Pozzuoli. Tél.: (39-81) 8043920 - fax: 8043918 - Internet: http://www.simone.it ). Collection "I Codici Operativi". 2012, 2.560 p., 150 €. ISBN 978-88-244-3171-2.
Fruit de trois années de travail et de la collaboration d'une centaine de personnes sous la houlette du Pr. Carlo Curti Gialdino, cet ouvrage massif et dense est le premier à commenter en italien, article par article, les Traités sur l'Union européenne et sur le fonctionnement, ainsi que de la Charte des droits fondamentaux de l'Union. Dans sa préface, le président Barroso souligne que les lecteurs y trouveront des éclairages qui leur permettront de « saisir le sens profond » du voyage poursuivi par les Vingt-sept et qui les conduiront peut-être à vouloir « contribuer au renforcement et à la mise en œuvre » des potentialités du Traité de Lisbonne.
(MT)
*** GAËTANE RICARD-NIHOUL: Pour une Fédération européenne d'États-nations. La vision de Jacques Delors revisitée. Editions Larcier (Groupe De Boeck, 39 rue des Minimes, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-10) 482511 - fax: 482693 - Courriel: commande@deboeckservices.com - Internet: http://www.larcier.com ). Collection "Europe(S) -- Essais ». 2012, 203 p., 25 €. ISBN 978-2-8044-5170-7.
Voici sans conteste un livre qui aurait mérité un « papier de tête » s'il n'était arrivé tardivement dans les filets de la Bibliothèque européenne. Aujourd'hui analyste politique à la Représentation de la Commission européenne en France, la politologue Gaëtane Ricard-Nihoul s'y emploie à démontrer - le plus souvent avec succès ! - la pertinence du concept de « Fédération d'États-nations » que Jacques Delors a formulé pour la première fois dans les années 90, alors qu'il était encore président de la Commission. A ses yeux, point de doute: ce concept impliquant qu'il est « possible de concevoir le développement de l'intégration européenne sans que les citoyens ne doivent renoncer ni à leur État ni à leur nation » s'avère désormais tout bonnement indispensable « pour penser le présent et l'avenir de la construction européenne ». C'est vrai car, comme le pressentait Jacques Delors dans sa préface écrite en janvier de l'année dernière, l'Europe des Vingt-sept navigue bel et bien « en pleine crise, en cumulant les lacunes de la gouvernance et l'appel au bricolage institutionnel », la question restant plus que jamais de « s'accorder sur une philosophie des institutions qui réponde à la double exigence d'efficacité et de démocratie ». C'est à convaincre que la solution est là, sous les yeux, dans la Fédération d'États-nations « inachevée » qu'est l'Union pour peu que les décideurs européens acceptent de ne pas rester plus longtemps au milieu du gué, que s'échine avec talent cette politologue diplômée de l'Université d'Oxford qui a fait ses premières armes en tant que secrétaire générale de Notre Europe, le laboratoire de pensées fondé par son inspirateur. Son essai est tout entier voué à assurer que la vision d'une Fédération européenne d'États-nations, bien loin d'être un oxymore, une contradiction dans les termes que seul un esprit français pouvait enfanter, est seule de nature à concilier l'indispensable fédéralisme - « aucune autre philosophie sur la manière de gérer l'unité dans la diversité n'a réussi à supplanter à ce jour l'héritage fédéral », assène-t-elle, se demandant dans la foulée: « Pourquoi se priver de celui-ci pour penser l'avenir de l'Union ? » - et le non moins indispensable respect dû à des citoyens qui ne veulent « renoncer ni à leur État ni à leur nation ». En partant de ce présupposé (encore conviendrait-il qu'il soit permis de le vérifier) qui n'est qu'une photographie instantanée ne préjugeant pas de la manière dont les réflexions des citoyens pourraient évoluer à l'avenir, l'auteur s'emploie notamment à montrer en quoi le concept delorien pourrait aider à régler trois problèmes existentiels de l'Union, à savoir la question du gouvernement européen, celle de la subsidiarité et de la répartition des compétences, celle enfin du fonctionnement démocratique du club. Toutes ces idées n'entraîneront pas fatalement l'adhésion (en tout cas pas celle de dirigeants politiques nationaux dont l'auteur dénonce ouvertement le « manque d'honnêteté ou, pire, de vision clairvoyante », ce qui gangrène carrément « les fondements démocratiques du projet européen »), mais elles s'avèreront stimulantes intellectuellement pour tout qui se préoccupe de l'avenir de l'Europe et de ses citoyens sans s'embarrasser d'œillères.
(MT)
*** ERIC BUSSIERE, ENRIQUE MORADIELLOS (sous la dir. de): Memorias y lugares de memoria de Europa - Mémoires et lieux de mémoire en Europe - Memories and Places of Memory in Europe. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Cuadernos de Yuste", n° 6. 2012, 267 p., 38 €. ISBN 978-90-5201-796-9.
Lorsque le prix européen Charles Quint 2008 fut remis à Simone Veil au Monastère royal de Yuste, l'ancienne présidente du Parlement européen a rappelé que les derniers survivants de la déportation dans les camps d'extermination nazis auraient bientôt disparu, précisant aussitôt qu'il faudrait alors « trouver qui se chargera de conserver cette mémoire ». D'où la décision de la Fondation Académie européenne de Yuste de placer une réflexion sur la mémoire et les lieux de mémoire comme thème des débats du séminaire doctoral qu'elle a organisé et dont cet ouvrage constitue les actes. Au fil des pages, les contributions éclairent les modes de construction de la mémoire, la manière dont l'Union européenne a mis en scène le passé en vue de favoriser le processus d'intégration, d'autres auteurs s'intéressant dans la foulée notamment aux lectures différentes de l'histoire qu'ont la Pologne et l'Ukraine, à la politisation de la mémoire (le discours de Nikita Khrouchtchev dénonçant les crimes staliniens en 1956 tel qu'il a été lu par les partis communistes français et italiens), à l'instrumentalisation de la mémoire et des lieux, etc.
(MT)
*** FRANCOIS AUDIGIER, DAVID COLON, FREDERIC FOGACCI (sous la dir. de): Les partis politiques: nouveaux regards. Une contribution au renouvellement de l'histoire politique. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "France contemporaine", n° 4. 2012, 464 p., 51,90 €. ISBN 978-90-5201-821-8.
En France, l'histoire politique peine à exister, mais l'histoire des partis résiste au marasme ambiant. C'est ce qu'indique en substance François Audigier dans son introduction à cet ouvrage qui rend compte des travaux et résultats d'un séminaire de trois ans que ce maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Lorraine a conduit en collaboration avec les deux autres coordinateurs du livre. Comme les y invitait Serge Berstein, les auteurs - beaucoup d'entre eux sont de jeunes docteurs/doctorants ou maîtres de conférences, ce qui confirme la résistance prévalant en ce créneau - y appréhendent le parti comme le lieu de la médiation politique entre réalité et discours, comme le témoignage d'un stade de développement des sociétés ou comme le produit de grandes crises historiques. S'ouvrant sur une réflexion relative à la « forme parti » et à la manière dont ce cadre a été utilisé, adapté, valorisé ou refusé par des familles politiques, l'ouvrage s'attarde tour à tour sur les courants et tendances, sur les passerelles qui peuvent exister entre formations concurrentes, sur leur gouvernance, sur leurs différentes catégories d'acteurs (aînés et cadets, femmes, intellectuels…), sur leurs réseaux et organisations satellites, à leurs modelages dans l'espace et le temps, ainsi qu'aux historiens qui accompagnent leurs cheminements. Une approche franco-française qui mériterait d'être européanisée !
(MT)