Europe à deux vitesses: inéluctable. Avec ses institutions autonomes ? Je comprends, voire j'apprécie, les raisons de ceux qui rejettent l'idée de l'Europe à deux vitesses, afin d'éviter la cassure de l'UE en autant de parties. Mais comment faire semblant de ne pas voir que cette formule est de plus en plus d'actualité, l'aspect institutionnel y compris ? Le ministre français de l'Économie et des Finances, Pierre Moscovici, a même présenté le contenu détaillé de la partie zone euro dans une conférence organisée la semaine dernière à Bruxelles par le groupe social-démocrate du PE:
a) création d'une capacité budgétaire propre de la zone euro, distincte du budget communautaire et dotée d'un financement autonome ; b) émission de dette en commun, le moment venu ; c) renforcement du contrôle démocratique avec une instance ou un groupe au sein du Parlement européen, chargé des questions de l'euro ; d) création du poste de ministre européen chargé de piloter la zone euro (voir notre bulletin n° 10801).
Évidemment rien n'est encore acquis, mais il s'agit quand même d'un geste significatif.
M. Juncker, la Grèce et l'optimisme. Nos lecteurs ont sans doute consacré l'attention qu'elle mérite à l'interview de Jean-Claude Juncker que nous avons publiée la semaine dernière, compte tenu du rôle qu'il joue depuis tellement d'années pour ses remarques parfois piquantes à propos de l'actualité financière et économique de la zone euro, dont il a été jusqu'en janvier le premier responsable.
Dans ce contexte, il a été explicite à propos du cas de la Grèce, en soulignant que « le programme grec de redressement évolue dans la bonne direction ». Il ne nie pas que l'hypothèse de la sortie grecque de la zone euro ait été parfois évoquée, mais il souligne: « Je me suis toujours opposé avec virulence à un tel scénario, qui n'a finalement pas été retenu (…) J'ai dit à chaque réunion qu'il fallait mettre un terme aux spéculations en ce sens. Un tel bavardage était hautement nocif et il le fut. Quand le scénario du Grexit a disparu de la table, les choses se sont beaucoup améliorées. » Et il a ajouté: « La Grèce a payé un lourd prix à cause de ces bavardages irresponsables (…) C'est une faute que l'Eurogroupe n'a pas commise, mais que certains ont commise (Voir notre bulletin n° 10799). »
Cette rubrique a effectivement participé aux bavardages irresponsables cités par M. Juncker. Mais, tout en indiquant que je ne crois pas que la Grèce puisse rester encore longtemps dans la zone euro, j'ajoutais que je l'écrivais sans remords car mon opinion ne pouvait avoir aucune influence. Elle se fondait sur l'impossibilité, à mon avis, que la Grèce soit en mesure de respecter les engagements souscrits ; le coût qui en résulte pour la zone euro est pharamineux ; pour la Grèce elle-même il serait préférable de sortir de l'euro, tout en gardant les soutiens européens en tant que pays de l'UE. Quitter la zone euro ne signifie aucunement sortir de l'Europe unie ; on en demeure membre à part entière, même si trop de gens l'ignorent (ou font semblant). L'UE est en train de mettre au point tous les financements et autres soutiens possibles en faveur d'une Grèce qui se trouverait dans cette situation.
Je comprends que la sortie grecque de l'euro doive être réalisée dans de bonnes conditions et demande certains délais ; l'opération est complexe et l'attitude de M. Juncker est justifiée et méritoire, même si le coût du maintien grec dans la monnaie unique pèse lourdement sur les finances européennes.
Mais quant au point d'arrivée, je maintiens mon avis, même si je serais heureux de me tromper.
L'Italie doit choisir. Sur un plan général, la fermeté à l'égard des pays de la zone euro qui n'en respectent pas les disciplines implicites, malgré les soutiens dont ils disposent, est logique et indispensable. M. Juncker lui-même a été clair pour ce qui concerne le cas italien: « Il n'est pas concevable d'admettre que l'Italie change radicalement de politique du jour au lendemain et ajoute du déficit au déficit et de la dette à la dette. » Il estime que Rome doit respecter les engagements souscrits dans le cadre de l'Eurogroupe au moment où il le présidait. On comprend que le chef des libéraux allemands, Rainer Brüderle, ancien ministre de l'Économie à Berlin, ait déclaré: « Si l'Italie ne veut pas prendre des mesures drastiques, libre à elle de sortir de l'euro. »
J'ai déjà indiqué que la tendance en Italie est d'aller vers un gouvernement réunissant le parti d'orientation socialiste (PD) de M. Bersani, le M5S de M. Grillo et le groupe de M. Monti. Dans l'attente, ce dernier préside le gouvernement chargé en principe de gérer les affaires courantes ; mais il est déterminé à exprimer, cette semaine au sein du Conseil européen, la volonté de l'Italie de rester dans la zone euro.
(FR)