*** MARIA GAINAR: Aux origines de la diplomatie européenne. Les Neuf et la Coopération politique européenne de 1973 à 1980. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Euroclio", n° 64. 2012, 642 p., 57,50 €. ISBN 978-90-5201-845-4.
Abordons ce livre avec un guide dont on connaît les nombreux ouvrages sur cette période: l'historienne Marie-Thérèse Bitsch en assure, en effet, la préface et, avec elle, nous pouvons immédiatement nous livrer à un salutaire exercice sémantique qui accompagne le rappel historique du Sommet de décembre 1969 à La Haye, « à l'origine de la coopération politique européenne » et, donc, de « la première expérience de diplomatie commune aux États membres de la Communauté européenne ». Précision importante, elle rappelle aussi « une première initiation, fort ambitieuse, (…) la Communauté politique européenne, de structure quasi fédérale, dans la foulée de la Communauté européenne de défense » dont on connaît l'échec du 30 août 1954. Bien entendu, il est indispensable de rappeler également l'initiative du général de Gaulle souhaitant « instituer une Europe politique fondée sur une coopération strictement intergouvernementale » qui échouera en 1962, pour s'incarner finalement dans le bilatéral « Traité de l'Elysée » (janvier 1963). Esquissée à La Haye, la Coopération politique européenne « prend son véritable envol à partir de janvier 1973, après l'adhésion effective de trois nouveaux États dont le Royaume-Uni, un troisième grand, à côté de la France et de l'Allemagne ». L'auteur de la thèse de doctorat reprise dans ce livre, Maria Gainar, nous conduit alors jusqu'en 1980 sur ce qui ressemble plus à un toboggan de réussites et d'échecs qu'à un long fleuve tranquille.
Divisé en deux parties, l'ouvrage comporte dix chapitres dont l'intitulé annonce tantôt des thèmes spécifiques, tantôt des sujets qui sont encore d'une brûlante actualité. On se rendra compte qu'il s'agit très largement de problèmes relevant des relations internationales, dites « affaires étrangères », et non pas d'une « Europe politique », postulant plus d'intégration dans une approche fédérale. En définitive, le concept de « diplomatie européenne » répond le mieux à cet ensemble de tentatives qui nous mèneront trente ans plus tard à une Haute Représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères.
Pour l'heure, en parcourant les quelque 600 pages de Maria Gainar, on peut s'arrêter avec plus ou moins d'attention sur tel ou tel chapitre, plus ou moins lointain ou proche de nos centres d'intérêt et de notre actualité. Mais dans chaque cas, on est frappé par la précision de l'analyse. Dans le doute, pour retrouver la chronologie, on peut avoir recours aux deux annexes établies par l'auteur, à savoir la liste des réunions du Conseil européen et du Conseil des ministres des Affaires étrangères, ainsi que celle des Déclarations des Neuf - ce qui constitue un répertoire extrêmement précieux. A priori, on peut estimer que la page est tournée en ce qui concerne « L'Année de l'Europe », titre insolite, voire incongru, pour le « grand dessein » atlantique d'Henry Kissinger qui nous ramène au printemps 1973 ! Il y a quarante ans, on tournait autour de l'idée d'une « Charte atlantique » et d'une déclaration sur « l'identité européenne » ; pour y arriver, on déployait… déjà beaucoup d'efforts pour « parler d'une seule voix ». La crise pétrolière vint alors s'immiscer dans ce dossier, l'auteur concluant dès lors ce chapitre de manière assez cruelle: « Fin d'une tragi-comédie: un dénouement à somme nulle ». Pour rester dans la région, l'auteur nous rappelle encore les réactions dispersées des Européens à la veille de la guerre du Kippour, la mise en place laborieuse du « dialogue euro-arabe », les accrocs de Camp David et la Déclaration de Venise de juin 1979, sans parler du « puzzle chypriote » de l'été 1974 qui montre les limites de la Coopération politique puisque les Neuf, d'abord soudés autour du Royaume-Uni, « perdent la main à Chypre ». L'auteur consacre aussi soixante pages aux origines et au développement de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe dont le couronnement sera l'Acte final d'Helsinki du 1er août 1975 ; elle aborde dans la foulée « les suites de la CSCE » pour les Neuf, l'intervention de l'Union soviétique en Afghanistan en 1979 entraînant la remise en question de leur approche commune, mais aussi la dilution de leur unité et leur repli dans l'Alliance atlantique.
Consacré aux crises iranienne et afghane, le dernier chapitre n'est guère plus réjouissant. Il ferait le lit d'une conclusion un peu déprimante pour ce livre pourtant couronné du Prix Duroselle 2012 s'il n'était cette mise en perspective de Marie-Thérèse Bitsch dès la préface: « Sur toutes ces questions, l'auteur démontre patiemment, minutieusement, les transactions entre les Neuf pour définir une ligne européenne, le plus souvent une solution de compromis complexe, voire fragile, parfois autour d'un très petit dénominateur commun. Mais elle montre aussi comment une vraie volonté de conciliation se développe entre les ministres et plus encore entre les directeurs politiques, les correspondants européens ou les ambassadeurs en place dans certains postes particulièrement importants pour la CPE. Et, surprise, dans ce processus censé évoluer hors du cadre communautaire, la Commission de Bruxelles - son président, son secrétaire général, d'autres hauts fonctionnaires - joue un rôle de plus en plus efficace et se positionne comme un rouage incontournable. La coopération prépare ainsi ce que le Traité de Maastricht va amplifier sous le nom de Politique étrangère et de sécurité commune". De Maastricht à Lisbonne, a-t-on fait les progrès évoqués dans les Traités ? Mme Ashton et son Service préparent leur bilan, après deux années d'existence. Attendons ce document pour juger de ce que devrait être une nouvelle étape de la « diplomatie européenne », laquelle devra bien un jour être consolidée par une politique de défense et de sécurité, avec les moyens appropriés.
Paul Collowald
*** BRUNO ARCIDIACONO, KATRIN MILZOW, AXEL MARION, PIERRE-ETIENNE BOURNEUF (sous la dir. de): Europe Twenty Years after the End of the Cold War - L'Europe vingt ans après la fin de la guerre froide. The New Europe, Next Europes ? - Nouvelle Europe, nouvelles Europes ? Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Euroclio », n° 65. 2012, 330 p., 49,80 €. ISBN 978-90-5201-819-5.
Pour entretenir la mémoire d'un historien prématurément disparu en 2007, la Fondation Pierre du Bois et l'Institut de hautes études internationales et du développement où ce professeur enseignait à Genève ont organisé pour la deuxième fois, en 2010, un colloque où se sont croisé des historiens et des politologues, mais aussi de jeunes chercheurs et des personnalités académiques confirmées. Comprenant des contributions écrites en anglais ou en français, ce livre rend compte de leurs riches travaux qui ont porté sur la manière dont l'Union européenne - et l'image qu'elle donne d'elle-même, en son sein et au-delà de ses frontières... - a évolué en réponse aux mutations majeures intervenues ces deux dernières décennies. Dans une première partie, ce sont les conséquences que les élargissements successifs ont entraînées pour le fonctionnement interne de l'Union qui sont étudiées. A titre d'exemples, Dirk Leuffen (Université de Constance) observe notamment que l'arrivée des pays d'Europe centrale et orientale ne s'est pas traduite par la formation d'un « nouveau bloc » qui aurait accru « l'hétérogénéité du Conseil », tandis que Wolfram Kaiser (Université de Portsmouth) mesure les impacts divers des différents élargissements sur les partis politiques nationaux et européens. Pour sa part, Antonio Varsori (Université de Padoue) montre que, si l'Italie a défendu avec vigueur l'Union économique et monétaire, la création de l'Union et le renforcement des pouvoirs du Parlement européen, c'était moins pour contrer une réunification allemande qui relevait du « fait accompli » que pour prévenir l'émergence de tout directoire (franco ou anglo-allemand), ancrer l'Allemagne en « Europe occidentale » et stabiliser le continent après la chute du bloc communiste. S'intéressant au sujet on ne peut plus sensible des mémoires collectives, Annabelle Littoz-Monnet montre, elle, que l'élargissement à l'Est a permis d'incorporer le souvenir des crimes soviétiques dans le discours de l'Union, même si « le caractère unique de l'Holocauste agit toujours comme récit dominant ». La contribution que Katrin Milzow (Fondation Pierre du Bois pour l'histoire du temps présent) consacre à la manière dont le concept de solidarité, censé être « un fondement et une spécificité du projet européen », est interprété dans l'Union des Vingt-sept - et dans le contexte de crise actuel - s'avère d'un très grand intérêt en ce qu'elle met à nu l'évidence qu'il ne s'agit pas d'un concept univoque, étant surtout devenu affaire de réciprocité et d'intérêt mutuel.
Dans la deuxième partie, d'autres auteurs s'attachent aux effets des élargissements sur l'élaboration et la conduite des relations extérieures et de la politique de défense de l'Union. A noter tout particulièrement l'analyse sans illusions de l'historien Gérard Bossuat pour qui la Politique étrangère et de sécurité commune laisse « les Conseils européens à leurs déclarations inopérantes » et « les petits pays (…) abandonnés à leur frustration » par rapport aux « grands », réalité qui alimente « le risque d'effacement de l'Europe sur la scène internationale » à terme. La troisième partie est consacrée, elle, à des regards sur l'espace politique continental extérieur et à la résonance qu'y ont eue les grands changements de l'Europe et du monde. Finalement, ce sont des visions que les Européens eux-mêmes ont du nouveau stade de l'aventure à laquelle ils participent depuis soixante ans qui sont présentés, « la déception et le scepticisme » n'étant évidemment pas les moindres…
(MT)
*** SÁRKA WAISOVÁ: The Burden of Choice. Czech Foreign Policy between Principles and Interests. Peter Lang (1 Moostrasse, Postfach 350, CH-Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2012, 184 p., 36,80 €. ISBN 978-3-631-63157-7.
Aboutissement d'un projet de recherche sur « L'héritage des dissidents dans la politique étrangère tchèque », cet ouvrage d'un enseignant à l'Université de Bohème occidentale de Pilzen et à l'Université métropolitaine de Prague constitue une analyse fouillée de la manière dont la politique étrangère de la République tchèque s'est profilée au cours des dernières années. A la lumière des évolutions observées sur ce plan un peu partout sur la scène internationale (montée en puissance des interdépendances économiques et des échanges commerciaux, ainsi que de valeurs telles que la protection des droits de l'homme, des processus de démocratisation et des sociétés civiles), Sárka Waisová s'emploie à vérifier qu'un même phénomène a eu cours en République tchèque, celle-ci ayant comme beaucoup d'autres opté pour une politique étrangère plus éthique, s'appuyant sur des principes et valeurs moraux. Son approche scientifique lui permet de montrer que tel a bien été le cas, le contexte géopolitique né de la chute du Rideau de fer et le sentiment de sécurité accru qui en a résulté y ayant contribué, au même titre que les impulsions majeures données par d'anciens dissidents, Václav Havel n'ayant pas été le moindre d'entre eux.
(PBo)
*** YANN ECHINARD, ALBANE GESLIN, MICHEL GUELDRY, FABIEN TERPAN (sous la dir. de): L'Union européenne et les Etats-Unis - The European Union and the United States. Processus, politiques et projet / Processes, Policies, and projects. Editions Larcier (Groupe De Boeck, 39 rue des Minimes, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-10) 482511 - fax: 482693 - Courriel: commande@deboeckservices.com - Internet: http://www.larcier.com ). Collection "Europe(s)". 2013, 287 p., 80 €. ISBN 978-2-8044-5188-2.
Entre les États-Unis et l'Europe, c'est une histoire d'amour-haine. Ainsi que le constatent les auteurs de l'avant-propos à ce livre, Washington soutient officiellement l'Union européenne mais n'hésite pas à traiter directement avec l'une ou l'autre de ses capitales quand ses intérêts le commandent. Sur le plan commercial, les différends sont nombreux et, sur le plan politique, « l'écart de puissance » s'avère souvent problématique pour les Européens. Enfin, des dissensions existent au niveau des « valeurs défendues », de la place à accorder à la religion aux moyens de lutter contre le terrorisme en passant, entre autres, par la peine de mort. Pourtant, « dans le même temps, il demeure suffisamment d'intérêts et de valeurs en commun pour qu'une dérive totale soit impossible », tant il est vrai que les États-Unis et l'Union continueraient globalement à défendre « la même vision d'un monde fondé sir la liberté de commerce, la démocratie, l'état de droit, le pluralisme ». C'est à le vérifier qu'a été consacrée, en 2010, la deuxième édition des Rencontres européennes et internationales organisées à Grenoble dont les travaux, mêlant le droit, la science politique et l'économie, sont présentés dans ces pages. Après une introduction de Michel Gueldry (Monterey Institute of International Studies) qui offre une vision comparative des deux acteurs en les situant dans l'espace - par rapport aux autres nations - et dans le temps, l'ouvrage se décline en trois parties, chacune riche de contributions rédigées en anglais ou en français. Dans un premier temps, l'affirmation selon laquelle que les États-Unis seraient un modèle pour la construction européenne est étudiée, d'autres auteurs revisitant notamment les projets de Jean Monnet de Communautés européenne et atlantique et le plan Marshall. Des visions croisées des systèmes institutionnels et normatifs sont ensuite offertes, notamment à la lumière du droit de retrait comme élément consolidant ou niant le fédéralisme. La dernière partie est enfin de nature plus prospective, mais tout aussi stimulante intellectuellement.
(MT)
*** LUIS PERAL, VIJAY SAKHUJA (sous la dir. de): The EU-India partnership: time to go strategic? European Union Institute for Security Studies (100 av. de Suffren, F-75015 Paris. Tél.: (33-1) 56891930 - fax: 56891931 - Courriel: info@iss.europa.eu - Internet: http://www.iss-europa.eu ). 2012, 191 p.. ISBN 978-92-9198-208-0.
Fruit d'une collaboration étroite nouée par l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne avec son équivalent indien, le Conseil indien pour les affaires mondiales, lesquels organisent annuellement un Forum sur le multilatéralisme efficace, cette publication rend compte à la fois de résultats auxquels a abouti le partenariat ces dernières années et d'idées visant à le renforcer encore de manière substantielle. La conviction des auteurs, qui viennent équitablement d'Inde et d'Europe, est que le Partenariat stratégique lancé en 2004 n'est pas encore suffisamment… stratégique. Dans ces pages, ils formulent des propositions détaillées afin qu'il n'en soit plus ainsi, ce qui les amène notamment à suggérer d'étendre le champ de la coopération indo-européenne à des domaines tels que la lutte contre le terrorisme et la problématique de l'énergie. Une attention soutenue est évidemment accordée aux relations économiques et commerciales, ainsi qu'aux pistes susceptibles d'être empruntées afin que l'Union et l'Inde pèsent davantage à l'avenir dans les divers forums de la gouvernance internationale.
(PBo)