Strasbourg, 08/10/2012 (Agence Europe) - Créé pour éradiquer la pauvreté, l'État providence est devenu « un mécanisme utile aux gens bien organisés et bien portants ». Dans son discours d'ouverture du premier 'Forum mondial de la démocratie', qui se tient à Strasbourg jusque jeudi 11 octobre, Thorbjorn Jagland, secrétaire général du Conseil de l'Europe, n'a éludé lundi 8 octobre aucun des aspects de la crise de confiance actuelle envers ce qui a souvent été défini comme le « moins mauvais » des régimes politiques, à défaut d'être l'idéal. Si elle peine en effet à se concrétiser dans les pays où souffla le vent du 'Printemps arabe', la démocratie est également mise à mal dans les États où elle est « ancienne ». « Notre modèle est en difficulté, les citoyens lui font de moins en moins confiance, rechignent à adhérer aux partis politiques, sont moins nombreux à aller voter... alors que de l'autre côté de la Méditerranée, le mécontentement gronde parce qu'elle tarde à s'installer et que les problèmes socio-économiques perdurent », a-t-il rappelé.
Au milieu de tout cela, un film ridicule et offensif a de nouveau mis le feu aux poudres dans le monde musulman, a poursuivi Thorbjorn Jagland avant d'affirmer « qu'il était temps de séparer le terrorisme de la religion » en s'appuyant sur l'exemple irlandais que l'on n'avait jamais qualifié de 'chrétien'. « Le terrorisme c'est du terrorisme un point c'est tout ». On sentait l'homme investi dans ce forum qui s'est longuement préparé sous le nom de code de 'Davos de la démocratie'.
L'enthousiasme est ensuite retombé avec le discours de Roland Ries sénateur-maire (PS) de la ville dont on aurait souhaité qu'il n'esquive pas l'absence du président de la République, François Hollande, pourtant déplorée dans les couloirs du Conseil de l'Europe et dans les rues de Strasbourg. Décommandé en septembre, celui-ci aurait pu se faire remplacer par le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, ou par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, murmure-t-on, cela aurait donné sens aux déclarations venues du plus haut sommet de l'État français en faveur de Strasbourg, siège inébranlable du Parlement européen et capitale des droits de l'Homme. À leur place, c'est Bernard Cazeneuve, ministre chargé des Affaires européennes qui s'est exprimé en se contentant finalement de refaire l'historique du Conseil de l'Europe et en demandant que soient communiqués rapidement aux ministres les textes des différentes interventions afin qu'ils les étudient. Service minimum...
Quant à Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies et invité de prestige de cette cérémonie d'ouverture ; il fut égal à lui-même, charmant, brillant et parfait diplomate. C'est l'exemple strasbourgeois de réconciliation entre deux peuples - l'Allemagne et la France - longtemps ennemis et aujourd'hui réconciliés qu'il a mis en exergue en évoquant l'Europe d'après-guerre. « Difficile d'imaginer en 1949, quand fut créé le Conseil de l'Europe, que l'Europe deviendrait le phare de la démocratie qu'elle est aujourd'hui », a-t-il dit en confirmant que « l'écart entre les modèles d'hier et la réalité actuelle » était « le grand défi auquel nous devons faire face ». Citant Albert Einstein, Thorbjorn Jagland avait déclaré quelques minutes auparavant que « le cerveau » était « comme un parachute », qu'il ne fonctionnait « que s'il est ouvert » et il avait appelé les participants à un brainstorming déployé à 360° sur le monde. Ban Ki-moon se référa aux propos de Robert Schuman pour qui le Conseil de l'Europe était « un laboratoire des expériences sur la coopération européenne » en donnant à l'institution une vocation désormais universelle de « laboratoire dans lequel se pratiquent des expériences sur la coopération mondiale ».
Et en matière de voix venue d'ailleurs, celle qui lui succéda prit l'allure d'un petit ouragan en des lieux peu habitués aux prises de position qui secouent. Prix Nobel de la Paix 2011, la jeune yéménite Tawakkol Karman a espéré que ce Forum de la démocratie débouche sur des « mécanismes pratiques et pragmatiques » permettant aux textes fondamentaux que sont la Déclaration universelle des droits de l'Homme ou bien la Convention européenne des droits de l'Homme de devenir des documents « contraignants » et non de simples « pactes d'honneur ». « Aujourd'hui, les Nations unies sont pieds et poings liés face aux régimes despotiques », a-t-elle dit d'une voix claire, en se prononçant pour une « institution de tutelle qui soutienne tous les hommes et les femmes dans leurs luttes pour la démocratie ». À cette demande lancée depuis « Strasbourg, ville des droits de l'Homme », elle a joint en conclusion un appel à « un soutien éthique et moral du peuple syrien » face aux massacres commis par le régime de Bachar al Assad. Et parce que c'est une femme pragmatique qui connaît la réalité de la lutte, elle s'est élevée contre « la paralysie internationale » et a réclamé la création de « couloirs humanitaires pour sauver des hommes, des femmes et des enfants ». « Suis-je en contradiction avec les droits de l'Homme en réclamant cela ? », a-t-elle demandé à Ban Ki-moon et Thorbjorn Jagland ainsi qu'à « tous les responsables du monde ». « Tous, vous devez prouver vos bonnes intentions exprimées quotidiennement », a-t-elle conclu avant d'être saluée par une 'standing ovation' du public. (VL)