La réalité est toujours plus nuancée que l'apparence. À la fin de la semaine dernière, j'ai rendu compte de l'état d'âme des pays du Printemps arabe à propos des relations entre les musulmans et l'Occident (bulletin n° 10698) et j'ai mis l'accent sur leur aspect positif, en constatant que la rive sud de la Méditerranée est largement orientée vers une conception ouverte et libérale de l'islam. Cette orientation est pour l'essentiel confirmée. Mais on ne doit pas négliger les incertitudes et les complications qui subsistent ou émergent. Deux pays sont indicatifs, chacun à sa manière: la Libye et la Tunisie.
Libye: progrès et perplexités. Les autorités ont les idées claires, mais la situation demeure complexe et en partie incertaine. Deux éléments sont positifs: l'attitude du chef de l'État et la manifestation de Benghazi du 21 septembre. Mohamed Youssef el-Megaryef, qui est aussi président de l'Assemblée nationale, a ordonné la dissolution des milices autonomes et confirmé l'amitié avec les États-Unis après l'assassinat de l'ambassadeur américain: « Les personnes qui ont commis cet acte seront jugées et sévèrement punies ; je m'y engage devant l'opinion publique internationale (…) L'islam n'a rien à voir avec ces gens qui le détournent. Il s'agit d'une minorité, mais très dangereuse. Une de mes priorités est de les exterminer (…) Les extrémistes sont rejetés non seulement par la majorité des Libyens mais par l'ensemble du monde arabe ». La manifestation de Benghazi a confirmé les affirmations du président. Pour la première fois, une vaste manifestation populaire à Benghazi a réclamé le retour à la normalité civile et le désarmement des milices irrégulières. Ces milices autonomes et sectaires occupent des casernes, des quartiers généraux, même des hôpitaux, et sont parfois liées à des mouvements extrémistes. En dix-huit mois, les autorités civiles, malgré la police et un embryon d'armée officielle, n'ont pas été en mesure de corriger les anomalies ; à présent, une large partie de la population a envahi les rues, réclamant le retour à la normalité. C'est encourageant, mais l'essentiel reste à faire.
On ne doit pas oublier que le caractère unitaire de la Libye n'est pas acquis. Le président ne conteste pas qu'à l'heure actuelle le pays est composé de nombreuses tribus, ayant des intérêts parfois divergents, mais il a confiance en l'avenir: « Le facteur tribal est impossible à éliminer d'un coup ; il faut convertir les tribus au processus démocratique par un travail pédagogique. Changer les mentalités, c'est un travail de longue haleine. Mais, avec le temps, le fait d'être un citoyen libyen l'emportera sur l'appartenance tribale ».
On voit l'ampleur des problèmes derrière l'attitude équilibrée et encourageante du président libyen, qui n'a pas escamoté d'autres sujets délicats, comme les relations avec les Africains, que Kadhafi attirait et utilisait. Le président el-Megaryef recherche l'amitié et la coopération, mais il a quand même déclaré: « Beaucoup de militants d'Al-Qaïda viennent du Niger, du Tchad et du Mali. Je compte envoyer l'armée pour contrôler nos frontières. Je m'impliquerai personnellement dans ce dossier ». Quant au rejet des extrémistes, il s'est référé explicitement au « monde arabe, en laissant l'Asie de côté ». Sa réponse à une question sur l'Égypte: « Je préfère parler de la Tunisie, plus proche de mes idées que les Frères musulmans. »
Ce qui est acquis en Tunisie. Les progrès de la liberté sont évidents en Tunisie. La presse et la parole n'ont jamais été aussi libres. Un journal appartenant à l'État (La Presse) publie chaque jour des caricatures des autorités ; les femmes se rebellent ouvertement contre les restrictions les concernant ; le fondateur du parti gouvernemental (mais qui ne participe pas au gouvernement) a déclaré que l'islam ne doit pas être imposé, car la religion est une liberté. Mais les extrémistes, les salafistes, empêchent par la force ce qu'ils désapprouvent, ils attaquent la télévision, ils multiplient les violences ; et s'ils sont parfois arrêtés, ils sont vite relâchés. La liberté est encore une bataille quotidienne, pour les femmes surtout.
Beaucoup dépendra de la nouvelle Constitution, actuellement (avec difficultés) en cours d'élaboration. Certaines libertés restent en discussion et ne sont pas encore acquises. La formule de la femme en tant que collaboratrice de l'homme apparaît encore comme une tentative de rejeter l'égalité.
Réévaluation de la civilisation arabe. D'autres évolutions et clarifications des relations entre l'Islam et l'Europe (en laissant de côté les États-Unis car les situations diffèrent) méritent d'être prises en considération. Elles ne sont pas toutes négatives, loin de là, car l'Europe progresse vers la compréhension et la réévaluation de la véritable civilisation arabe dans les siècles. Un effort analogue doit venir de l'autre côté. Le chemin est encore ardu, mais c'est la seule réponse au fanatisme. Les mouvements dans le bon sens ne manquent pas. Cette rubrique va y revenir. (FR)