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Bulletin Quotidien Europe N° 10692
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

À la recherche d'un peu d'équilibre dans le conflit entre le monde musulman et le principe occidental de la liberté d'expression - danger de rupture ?

Incompréhension, haine et violence. Aujourd'hui, mon intention est en premier lieu de résumer et comparer les positions et les comportements largement opposés du monde occidental et du monde musulman dans les relations réciproques. C'est un exercice à mon avis indispensable, car actuellement ceux qui s'expriment ou agissent souvent avec violence ne tiennent pas compte de l'opinion et des raisons de l'autre partie ; on s'indigne et on invite à réagir, avec le résultat de prolonger et d'accroître l'incompréhension, voire même la haine et la violence, ce qui est d'ailleurs justement l'objectif de certains protagonistes. L'incompréhension entre les deux parties est actuellement, dans plusieurs cas, radicale.

Fanatisme et modération. Pour la majorité du monde musulman, le film Innocence of Muslims représente une insulte intolérable à Mahomet, ce qui explique et, à son avis, justifie les réactions violentes dans trois continents et les attaques ou tentatives d'attaques contre les ambassades américaines et de certains pays européens. Les extrémistes ont saisi l'occasion de déclarer une sorte de guerre contre les États-Unis et l'Europe, en provoquant les émeutes et désordres de grande ampleur que l'on sait, et contre lesquelles, il faut le reconnaître, les autorités locales en général réagissent en protégeant ceux qui sont attaqués.

Mais les organisations musulmanes situées à l'intérieur de l'UE ont réagi de manière profondément différente. La raison est évidente: ces organisations représentent des musulmans qui résident dans des pays communautaires, qui y vivent parfois depuis longtemps et qui ont, dans plusieurs cas, la nationalité du pays d'accueil, dont ils sont tenus à partager et à respecter la loi. En Belgique, l'association Musulmans progressistes a réagi avec vigueur, mais par les voies légales. Elle a dénoncé le film en cause au nom de la législation qui condamne la discrimination et le racisme, car il représente une « attaque brutale à des citoyens qui sont dépeints comme des terroristes, antichrétiens, rétrogrades. » Mais leur réaction se situe dans un cadre légal et juridique ; ils ont défini « monstrueux » ce qui s'est passé en Libye (assassinat de l'ambassadeur Stevens). Cette attitude rejette évidemment les autres violences qui ont ensuite caractérisé ailleurs le comportement du monde musulman.

Limites de l'intervention possible en Occident. Du côté occidental, on reconnaît que le film en question est une provocation, sans aucune valeur ni signification artistique. Pour la presque totalité de la classe politique et du monde universitaire, il est justifié d'en interdire la diffusion ou d'en supprimer les passages qui sont offensifs à l'égard d'une race ou d'une religion. Mais ceci doit être fait en respectant les lois et les compétences: il ne revient pas au pouvoir politique d'exercer une censure (sauf cas particuliers liés à la sécurité nationale et à d'autres exigences spécifiques).

La présidence des États-Unis a demandé à YouTube de ne pas diffuser le film. Or, Google (qui contrôle YouTube) n'a pas accepté, souhaitant évidemment sauvegarder son autonomie et sa liberté d'action ; mais, en réalité, il a éliminé la diffusion du film ou de certains passages, pour tenir compte, soit des lois en vigueur en Inde et en Indonésie, soit des situations d'émergence en Égypte et en Lybie.

Dans l'UE, les analyses juridiques ont conduit partout à des résultats pratiquement identiques. Un professeur de droit international à l'Université de Bruxelles a expliqué qu'en Belgique l'injure est un délit réprimé par le code pénal ; ce qui signifie en clair que c'est la justice qui doit se prononcer, et non les autorités politiques elles-mêmes. Les analyses juridiques ont été largement analogues ailleurs.

D'autres opinions plus nuancées existent aussi. Par exemple, Eugene Rogan, qui enseigne l'Histoire moderne du Moyen Orient au St. Antony's College d'Oxford, a invité à ne pas oublier les dérogations à la liberté d'opinion qui existent en Europe: il est interdit généralement de nier l'holocauste juif ; en Allemagne, l'apologie du nazisme est un crime. Pourquoi « si l'on offense Mahomet et la religion musulmane », la réaction n'est pas la même ? Toutefois, pour M. Rogan l'explication facile attribuant les désordres aux minorités fanatiques n'est pas suffisante; en fait, « les violences de la semaine dernière reflètent des sentiments populaires largement diffus ». Il faut à son avis en tenir compte.

Mais en général les réactions du monde musulman sont considérées comme injustifiables. On reconnaît sans difficulté que le film à l'origine des évènements est pénible, qu'il est l'œuvre d'un réalisateur médiocre et est peut-être une provocation. Mais qu'est-ce que l'ambassadeur américain assassiné, ami de la culture arabe, a-t-il à voir avec ce navet ? Et le président des États-Unis, ou, avant lui, les institutions de l'UE, n'ont-ils pas fait le maximum pour soutenir les pays du Printemps arabe, attitude bien plus importante qu'un film pénible ?

Un assassinat longuement préparé. On en arrive à la constatation la plus grave et la plus importante: ce qui est arrivé à Benghazi dans la nuit du 11 au 12 septembre, avec l'assassinat de l'ambassadeur Stevens, n'était pas une réaction spontanée au film, une réaction improvisée, mais avait été longuement préparé. Ce soupçon existait depuis quelques jours ; il est maintenant une certitude. Ce qu'on sait maintenant du déroulement des assassinats de Benghazi le prouve. Les éléments recueillis sur place par les autorités libyennes sont éloquents. Il suffit de lire, par exemple, les informations détaillées publiées dans Le Monde de ce mercredi 19 septembre, sous le titre: « Le récit de l'attaque du consulat américain conforte la thèse d'un acte planifié ». Il en résulte que Innocence of Muslims n'aurait représenté que l'occasion saisie au vol pour justifier des actions criminelles qui avaient été préparées et décidées bien avant avec comme but, pour les terroristes, d'exciter et d'inviter à réagir les musulmans du monde entier.

Un apaisement nécessaire mais difficile. À présent, on aurait besoin de la réaction de tous ceux qui rejettent le conflit planétaire instauré par les fanatiques et les terroristes ; de tous ceux qui demeurent favorables à la coexistence pacifique des croyances et des religions ; de tous ceux qui entendent défendre les intérêts réels des gens qui vivent, et qui veulent vivre, dans la paix. Mais ce ne sera pas facile, voire peu probable. Selon certains observateurs, les musulmans qui manifestent sont une petite minorité qui devient violente et agressive lorsqu'elle estime agir avec le consensus, plus ou moins clairement exprimé, de l'opinion publique en général. Or, sans doute, les excès d'Al Qaeda ne sont pas partagés par toute la population, mais on ne voit pas non plus des réactions explicites de rejet populaire.

Le dernier message de l'Aqmi (Al Qaeda au Maghreb islamique, qui couvre Libye, Tunisie, Algérie, Maroc et Mauritanie), reproduit dans la presse d'hier, invite à suivre l'exemple de l'attaque au consulat américain de Benghazi en « tuant tous les ambassadeurs américains de cette région ».

Il ne serait pas simple pour les États-Unis de continuer à financer des pays où de telles attitudes ne seraient pas fermement rejetées, et leurs responsables poursuivis. Or, l'indignation n'est pas toujours évidente dans le monde musulman. L'Égypte est dans la situation difficile d'avoir besoin de l'aide américaine pour maintenir ses forces armées, et de devoir en même temps tenir compte de l'orientation de la majorité de la population ; sa manière de concilier ces deux exigences n'est pas toujours claire. Tahar Ben Jelloun semble, cette fois-ci, s'éloigner de son attitude équilibrée, autrefois habituelle. L'espoir d'un apaisement subsiste mais il est très loin d'être acquis. Cette rubrique y reviendra. (FR)

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