La participation à l'euro n'est pas l'objectif de tous. Le Conseil européen dans ses délibérations récentes et le Parlement européen dans ses débats ont évité de s'exprimer sur la question si sensible de l'Europe à deux vitesses. C'est pourtant un sujet incontournable, car la distance entre les pays de la zone euro et ceux qui n'entendent pas y participer, ou qui ne remplissent pas les conditions pour le faire, continue à se creuser. La zone euro est de plus en plus autonome ; sa nature implique et impose un degré croissant de gestion commune, y compris la renonciation à certains aspects significatifs de l'autonomie nationale. Seuls les États membres qui respectent les conditions et les disciplines nécessaires peuvent faire partie de la zone euro ; personne n'admettrait que le cas grec puisse se répéter.
La porte de cette zone est ouverte aux pays qui remplissent les conditions et respectent les règles, y compris en matière d'équilibre budgétaire national, en renonçant à des aspects essentiels de l'autonomie nationale. Des États membres qui n'en font pas encore partie aspirent à faire le grand pas et certains y parviendront. Pour d'autres, l'adhésion à l'euro n'est pas un objectif, pour des raisons résultant de leur position géographique et de leurs priorités. Le cas de l'Autriche mis à part, les pays du Danube, qu'ils soient États membres ou candidats à l'adhésion comme la Serbie, sont liés par le souci de sauvegarder ensemble la vaste région où ce fleuve s'écoule, patrimoine d'une valeur inestimable de tout les points de vue: la nature, les animaux, l'histoire, les paysages, le mode de vie. Toute l'Europe doit leur être reconnaissante en appréciant et en soutenant leurs efforts. Si leur conception de la participation à l'UE diffère en partie de celle d'autres États membres, c'est leur droit.
Tous les pays européens ont droit à l'adhésion. L'UE, entre-temps, continue et continuera à s'élargir. Elle a vocation à accueillir tous les pays européens qui souhaitent en faire partie. Elle vient de le prouver une fois de plus en décidant d'ouvrir les négociations d'adhésion avec le Monténégro et laisse la porte entrouverte à la Bosnie-Herzégovine ; le cas de la Macédoine, quelle que soit sa dénomination future, sera réglé un jour ; d'autres candidats frapperont à la porte. Officiellement, même la fiction des négociations d'adhésion avec la Turquie se prolonge. Pour d'autres candidats potentiels, les ambitions de départ sont modestes: ils recherchent la faculté pour leurs citoyens de franchir les frontières communautaires sans visa et aspirent à un soutien financier budgétaire. Qui pourrait imaginer que ces pays, et d'autres en attente, feront partie de la zone euro dans des délais prévisibles ?
Le Parlement européen et la Commission doivent réfléchir. La conclusion de ce tour d'horizon est, à mon avis, simple: si l'euro continue à exister et se consolide, l'UE à deux vitesses est incontournable.
Cette évolution ne plaît pas au Parlement européen, qui a ses bonnes raisons mais aurait intérêt à regarder la réalité en face, au lieu de se scandaliser s'il n'est pas représenté dans certaines enceintes chargées d'étudier l'un ou l'autre aspect de l'avenir de la zone euro. Le PE devrait se poser la question dérangeante: est-il raisonnable et imaginable que des parlementaires élus dans un pays qui ne fait pas partie de la monnaie unique détiennent des compétences et des pouvoirs concernant sa gestion interne ? Qu'ils aient la faculté d'influencer sa gestion ? Ces deux interrogations méritent une réflexion.
Dans les coulisses européennes on parle d'un malaise analogue au sein de la Commission: certains commissaires dont le pays d'origine n'est pas dans l'eurozone hésiteraient à voter des textes la concernant et le souci d'un futur nouveau mandat éventuel influencerait leur attitude.
Le projet radical de Valéry Giscard d'Estaing. L'ancien président de la Convention européenne est à ma connaissance la personnalité qui affirme de la façon la plus explicite la nécessité de la double-Europe ; à son avis elle est en pratique déjà une réalité et doit être « institutionnalisée ».
Il l'a réaffirmé avec vigueur dans une prise de position récente. Il conteste que la crise actuelle soit de nature monétaire (L'euro est une monnaie dont aucun usager ne cherche à se défaire) et il en décrit ainsi les causes véritables: « C'est une crise liée à l'évolution spéculative du système bancaire, libéré de toute réglementation sous la pression de Bill Clinton et de Robert Rubin (Secrétaire au Trésor américain de 1995 à 1999) et aggravée par la gestion budgétaire irresponsable de plusieurs États de la zone euro. »
VGE dénonce « l'agitation désordonnée et quotidienne des intervenants (sur les marchés financiers), dont la plupart appartiennent aux lobbies anti-euro et sont assoiffés des profits que leur procurerait la dislocation de la zone euro ». Il estime « extravagant que la deuxième monnaie de la planète ne dispose d'aucune instance permanente pour coordonner l'activité économique et les prises de position des États qui l'utilisent ». L'Eurogroupe est « présidé avec conviction et talent par Jean-Claude Junker », mais les ministres des Finances qui le composent ne siègent même pas personnellement au Conseil européen où les décisions majeures sont prises. Quant à la Commission européenne, VGE observe qu'un tiers de ses membres appartient à des pays « qui n'utilisent pas l'euro, et qu'une minorité influente s'oppose à tout nouveau progrès de l'intégration européenne ». Dans ces conditions, il estime « impossible de leur confier le soin de gérer l'euro ».
Conclusion de VGE: « C'est aux États de la zone euro, et à eux seuls, qu'il appartient de se doter des instruments leur permettant de coordonner leurs politiques budgétaires et de mettre progressivement en place le volet économique, symétrique du volet monétaire. » Il propose de:
1) créer un Conseil de l'euro au niveau des chefs d'État ou de gouvernement qui se réunirait une fois par mois. Aucun Traité n'est nécessaire pour le faire ;
2) nommer un secrétaire général de l'eurozone, désigné par les chefs de gouvernement, auxquels il rendrait compte de son activité ;
3) surveiller le respect des engagements en matière de finances publiques. Cette surveillance serait organisée par le Conseil de l'euro (en reprenant certaines propositions du Parlement européen) et serait ratifiée par les parlements nationaux.
Ainsi, la structure institutionnelle de la zone euro serait mise rapidement en place. Après quoi, on assisterait à une plus grande modération des marchés et « ce serait le signal de la fin de la crise de l'euro ».
Les problèmes d'actualité subsistent. Selon certains observateurs, le projet de Valéry Giscard d'Estaing a le mérite d'être clair, mais sans répondre à tout, car il contourne les difficultés liées au contrôle effectif du comportement des États membres en matière budgétaire et d'endettement. On sait que c'est justement le type de problèmes actuellement en discussion.
Mais sur le plan des principes et sur l'aspect controversé de la division inéluctable de l'UE en deux groupes, il ne semble pas facile de le contredire: soit l'Europe renonce à l'euro, soit les « deux vitesses » sont incontournables.
(FR)