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Bulletin Quotidien Europe N° 10632
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SOCIAL / (ae) social

Entre étrangeté et paradoxe, le bilan de l'Europe sociale

Bruxelles, 12/06/2012 (Agence Europe) - Dans le bilan social de l'UE pour l'année 2011, deux notions semblent revenir d'une manière récurrente: celles de l'étrangeté de la situation et de sa condition paradoxale. Étrange évolution, selon l'expression de Philippe Pochet, directeur général de l'Institut syndical européen (ETUI), car si les enjeux sont de première importance et se rattachent à la transition en cours vers un nouveau modèle européen de production et de gestion économique, le débat est biaisé par deux idées reçues: la réduction des dépenses publiques va favoriser la croissance économique et le succès industriel de l'Allemagne est un prototype (flexibilité du marché de travail et forte spécialisation des industries) souhaitable et exportable dans toute l'UE. Quant au paradoxe de la situation, phénomène souligné cette fois par David Natali, directeur de recherche au sein de l'Observatoire social européen (OSE), l'UE a connu en 2011 des changements institutionnels profonds, mais tout en restant la même. C'est un corps qui entretient une incapacité à renforcer son système immunitaire pour se protéger des maladies endémiques que représente la double crise: celle de la Grèce et celle de la zone euro.

Ce constat est le fruit du débat qui a eu lieu au Comité économique et social européen (CESE), lundi 11 juin, à l'occasion de la présentation de la nouvelle édition du « Bilan social de l'UE », rédigée sous la direction de M. Natali et Bart Vanhercke, directeur de l'OSE. Ce travail collectif a comme premier objectif de porter un regard sur le passé, à travers le prisme des enjeux sociaux en 2011, des évolutions institutionnelles de l'UE et des jurisprudences de la Cour de justice de l'UE. Mais le point de départ indique déjà que le soin porté par les différents auteurs est de fournir au final des indications quant aux perspectives à venir. Il semble ainsi que si des progrès importants ont été réalisés en terme d'intégration européenne (révision des traités, renforcement de la gouvernance économique et de la coordination budgétaire), la zone euro continue à être instable, l'économie stagne et le chômage progresse, alors qu'en même temps un nouveau modèle économique et social émerge ou, plutôt, est imposé, selon M. Pochet. Un modèle dont les contours restent flous et qui semble construit sans véritable stratégie à long terme, a-t-il ajouté.

Face à ce constat, les différentes interventions des participants au débat entremêlaient un certain désarroi et différentes inquiétudes. Des sentiments qui n'ont pas été dissipés par l'exposé de Lieve Fransen, directeur EUROPE 2020 (aspect politiques sociales) à la Commission européenne. En effet, une des inquiétudes qui transverse le dernier « Bilan social de l'UE » est celle de l'absence d'une stratégie à long terme. Si Mme Fransen a souhaité insister sur l'importance de la stratégie EUROPE 2020, qui intègre plusieurs aspects sociaux, elle a néanmoins conclu que la plupart des objectifs chiffrés ne seront probablement pas atteints, comme celui d'un taux d'emploi de 75 % pour population âgée de 20 à 64 ans d'ici 2020. Il devrait tout au plus atteindre environ 70%, selon les dernières estimations.

Mais au-delà des seuls chiffres, c'est tout le modèle social européen qui semble remis en cause. Pour M. Natali, l'idée d'une séparation de paradigme sociétal entre l'Europe et le monde extérieur est peut-être vouée à disparaître. C'est cette idée d'un « Adam Smith à l'extérieur et d'un Keynes à l'intérieur » qui semble ne plus fonctionner, a-t-il dit. Les politiques actuelles d'austérité se focalisent essentiellement sur l'assainissement des budgets publics et sur une libéralisation du marché du travail, qui se traduit par des réformes assouplissant la protection sociale et l'affaiblissement des négociations collectives. Des réformes jugées nécessaires par Mme Fransen, même sans la crise, mais perçues par M. Pochet comme « absurdes », car c'est justement les pays qui ont les systèmes de protection sociale les plus étendus et les plus robustes qui ont le mieux géré les conséquences sociales, mais également économiques de la crise, a-t-il souligné.

Les défis pour l'UE sont donc considérables et peuvent se résumer en trois questions essentielles, selon Roger Liddle, membre de la Chambre des Lords (parti travailliste) et un des auteurs de la dernière édition du « Bilan social ». Comment conjuguer l'augmentation des inégalités ? Comment faire face au défi démographique (chômage des jeunes, augmentation des coûts des systèmes de retraite et des soins médicaux) ? Quel modèle économique doit-on adopter pour préserver la compétitivité de l'UE ? Sans vraiment indiquer des solutions concrètes, M. Natali a souhaité mettre en lumière le besoin de renouer avec l'équilibre entre intégration économique et cohésion sociale, tout en appelant à revenir aux valeurs que défendait l'ancien président de la Commission, Jacques Delors, c'est-à-dire celles de la solidarité et de la coopération européennes. À défaut de contrer l'immobilisme actuel et de sortir du « fondamentalisme de l'équilibre budgétaire », la plupart des intervenants lors du débat s'accordaient sur l'inquiétante perspective d'une crise de confiance et de légitimité de l'UE. Sans parler des risques de tensions sociales, qui ne font que s'accroître avec l'augmentation constante du taux de chômage et de l'incapacité de renouer avec un dialogue constructif entre les dirigeants européens et les partenaires sociaux. (JK)

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