Une idée absurde enfin éliminée. La gestion renforcée de la politique commerciale de l'UE ayant comme objectif prioritaire la réciprocité effective de la part des pays tiers (voir cette rubrique d'hier) implique de nombreux éléments, y compris la suppression de quelques orientations erronées du passé. Je vais citer à titre d'exemples deux cas ayant à mon avis une signification symbolique.
Je me réfère en premier lieu à l'hypothèse bizarre de ne garder en Europe que les aspects soi-disant les plus nobles de la production industrielle (recherche, conception, maîtrise technologique, gestion commerciale), en situant ailleurs la fabrication des produits. Idée théorisée et en partie appliquée par le Royaume-Uni, elle impliquerait que l'Europe renonce à la capacité artisanale et à la formation des jeunes, fasse cadeau à d'autres pays de la maîtrise technologique, ouvre la voie à des querelles sans fin sur la propriété intellectuelle et mette en difficulté sa balance commerciale.
Les États-Unis avaient connu une évolution allant partiellement dans le même sens avec, la Silicon Valley, en transférant de plus en plus vers l'étranger la production de certains éléments des produits qui y étaient conçus. À un moment donné, les autorités de cette vallée mythique avaient souhaité y voir clair ; elles avaient constaté que les structures étaient toujours en mesure de concevoir les innovations, mais pas de fabriquer les produits conçus ! La situation dans l'UE est différente parce qu'elle est un marché unique régi par des règles uniformes ; elle peut pratiquer dans son espace une certaine répartition du travail, avec des règles homogènes. Dans sa production industrielle, l'Allemagne confie aux pays voisins la fabrication d'une partie de sous-produits, mais elle conserve la responsabilité du produit final. La politique de transférer en dehors de l'UE la fabrication des produits est inappropriée et source d'inconvénients (et parfois d'abus) dans les relations avec la plupart des pays tiers avec qui elle a été essayée.
Marchés publics et réciprocité. Deuxième exemple symbolique: la Commission européenne a proposé que les autorités des États membres aient la faculté de rejeter les offres de participation à un marché public dans l'UE (dont la valeur dépasse les 5 millions d'euros), si ces offres émanent d'entreprises d'un pays qui n'accepte pas, pour ses propres marchés publics, les offres d'entreprises européennes (voir notre bulletin n° 10604). C'est un domaine complexe, où des normes internationales existent déjà ; mais la réciprocité doit être un principe incontournable.
Un cas concret a suscité des polémiques assez vives, celui du marché pour la construction d'autoroutes en Pologne qui a été remporté par des entreprises chinoises, alors qu'en Chine les marchés publics sont totalement fermés: les entreprises étrangères n'ont même pas la faculté de présenter leur candidature.
Chine, cas spécial. Les autorités chinoises ont fait valoir leurs raisons et elles paraissent de plus en plus ouvertes au dialogue et à la coopération (notre bulletin a annoncé hier la signature d'un plan de coopération dans le secteur agricole). Les dimensions de la Chine en font un cas particulier de tous les points de vue: les échanges de marchandises, la lutte contre les contrefaçons, les investissements, la coopération monétaire. Tout est lié et une analyse spécifique des relations UE/Chine dans leur ensemble est de plus en plus indispensable. Cette rubrique y reviendra.
Appui sans réserve à l'expansion des échanges commerciaux. On arrive à l'essentiel. Ce que j'écris ce jour et ai commenté hier ne doit pas laisser l'impression que l'UE devient favorable au ralentissement de l'expansion des échanges commerciaux dans le monde. C'est le contraire qui est vrai. L'objectif de l'UE est de participer pleinement à cette expansion qui va être, selon la plupart des prévisions, l'unique aspect de l'économie mondiale qui poursuivra sa croissance dans cette période difficile.
L'Europe réclame donc l'égalité des conditions pour en bénéficier autant que les autres. Son objectif est d'obtenir, autant que possible, la fin des entraves qui subsistent à l'expansion du commerce international, dans un contexte de concurrence libre et loyale.
Les ministres européens du Commerce ont d'ailleurs consacré le 31 mai dernier une session spéciale au rôle du commerce international pour la croissance et l'emploi (voir notre bulletin n° 10625), en prévision du Conseil européen des 28 et 29 juin. Les ministres ont d'abord souligné l'importance des échanges intra-communautaires: la présidente du Conseil, Pia Olsen Dyhr, a souligné que « le commerce est le seul moteur positif de la croissance dans l'UE en 2012 ; sans sa contribution (+0,7%) la croissance serait négative ».
L'essentiel du débat avait porté sur les relations avec les pays tiers.
Pour des accords bilatéraux de libre-échange. Le 31 mai, Karel De Gucht a fait le point sur la situation et sur les perspectives, et la présidente du Conseil a été claire dans ses conclusions: l'UE maintient son engagement de principe en faveur d'un accord multilatéral à l'OMC, mais « comme les choses ne bougent pas » à Genève elle s'engage maintenant avec vigueur dans la voie d'accords de libre-échange sur une base bilatérale avec les pays tiers qui le souhaitent. En principe, leur liste est longue. Je la rappelle schématiquement:
États-Unis. Les ambitions vont très loin, le libre-échange étant prévu aussi bien pour les marchandises que pour les investissements et les services ; mais les travaux sont encore au stade des discussions préliminaires. Objectif de M. De Gucht: ouverture des négociations début 2013, durée 18 mois.
Japon. Les objectifs sont moins ambitieux car le Japon ne souhaite pas libérer les échanges agricoles et il est restrictif en matière de marchés publics. Il n'est pas acquis que ces limitations soient acceptables pour tous les États membres. Dans les limités citées, les négociations pourraient être envisagées assez rapidement.
Canada et Inde. Les ambitions étant plus modestes (pactes commerciaux plutôt qu'accords de libre- échange), les négociations pourraient être rapides, mais des désaccords sur des points sensibles subsistent. Certains aspects sont assez vivement controversés.
Mercosur. Cette rubrique affirme depuis longtemps que le projet tel qu'il avait été imaginé au départ (la plus grande zone de libre-échange du monde !) n'a aucune chance d'aboutir. Il faut changer de route si l'on veut faire quelque chose de sérieux avec le Brésil et d'autres États de cette région.
Colombie, Pérou, Amérique centrale. Sauf complications de nature politique (voir notre bulletin n° 10621), les projets progressent ; mais leur importance est, sur un plan général, assez limitée.
Asie du Sud-Est. La renonciation aux projets englobant l'ASEAN comme ensemble unique a facilité l'objectif plus raisonnable d'accords bilatéraux avec différents pays de cette vaste région. Dans quelques cas (Singapour, Malaisie) les négociations ont vite progressé ; avec le Vietnam on va commencer, avec d'autres c'est prévu. On sait que l'accord avec la Corée du Sud a été conclu et a suscité quelques protestations et réserves.
Orientations claires, exigences justifiées. Les orientations de l'UE sont claires pour l'essentiel: appui sans réserve à l'expansion des échanges dans le monde, à négocier avec tous les pays sur une base de réciprocité (le traitement particulier en faveur des pays les plus pauvres se situant évidemment dans un autre cadre).
(FR)