Bruxelles, 11/06/2012 (Agence Europe) - L'Espagne est devenue le 4ème pays de la zone euro à demander officiellement une aide financière internationale afin d'assainir son secteur bancaire plombé par la crise immobilière, une tâche qu'elle n'était plus en mesure de financer seule. Fixée à 100 milliards d'euros maximum, cette aide est conditionnée à des réformes uniquement focalisées sur le secteur financier espagnol. Cette démarche, moins intrusive que dans les cas grecs, irlandais ou portugais, permet à l'Espagne de contester le vocabulaire de sauvetage financier communément employé. Elle soulage les Européens désireux d'agir vite à une semaine d'élections indécises en Grèce. Faut-il, dès lors, y voir un signal en direction d'Athènes sur la capacité des Européens à apporter une aide rapide et calibrée aux pays en difficulté ?
L'aide qui sera attribuée à l'Espagne ne représente « pas un sauvetage de banquiers ni de détenteurs d'obligations » car elle vise à relancer l'économie du pays à travers le rétablissement des conditions permettant aux banques espagnoles de recommencer à prêter à l'économie, a assuré lundi 11 juin le porte-parole du commissaire chargé de l'euro Olli Rehn. L'approche « témoigne d'une solidarité renforcée entre les pays de la zone euro et de leur volonté résolue d'assurer la stabilité de l'Eurozone », a déclaré le ministre français de l'Économie Pierre Moscovici, persuadé qu'elle contribuera à « favoriser le retour de la croissance en Europe », rapporte l'AFP.
100 milliards d'euros. L'Eurogroupe s'engage à mobiliser 100 milliards d'euros maximum pour assainir un tiers du secteur bancaire tout en conservant une marge suffisante. Pourquoi une telle somme ? Elle vise à « couvrir toutes les éventualités et mêmes les scénarios les plus adverses », a indiqué le porte-parole de M. Rehn, évoquant des facteurs « internes » à l'Espagne, tels que l'exposition aux marchés immobilier, et « externes » tels que la nervosité des marchés financiers. Selon lui, l'aide ne sera pas forcément la seule à être mobilisée puisqu'il existe « une marge pour certaines banques de faire appel à des capitaux par les voies de marché ».
L'aide proviendra soit du Fonds européen de stabilité financière (FESF), le fonds provisoire qui dispose encore de 240 milliards d'euros, soit du Mécanisme européen de stabilité (MES) qui bénéficiera d'une capacité d'intervention de 500 milliards d'euros, normalement à partir de juillet. La somme nécessaire sera définitivement arrêtée après que deux auditeurs externes, mandatés par le gouvernement espagnol, auront rendu leur estimation des besoins du secteur bancaire espagnol. Ces estimations devraient être communiquées officiellement la semaine prochaine, la date du 21 juin étant avancée. Le FMI, qui supervisera les opérations mais sans prêter d'argent, chiffre à 40 milliards d'euros la recapitalisation nécessaire.
Les prêts octroyés seront assortis de taux d'intérêt dont le niveau dépendra des instruments utilisés et des conditions de marché observées. Ils seront assurément moindres que si l'Espagne empruntait seule sur les marchés. Ils gonfleront la dette publique du pays. Néanmoins, les mécanismes de recapitalisation n'étant pas encore arrêtés, « il n'est pas possible de se prononcer définitivement aujourd'hui » sur l'impact que ces prêts auront sur le déficit public espagnol, a indiqué le porte-parole de M. Rehn.
Dans sa déclaration adoptée samedi, l'Eurogroupe est d'avis que le fonds de sauvetage bancaire espagnol (FROB) « pourrait » recevoir l'aide financière et transférer celle-ci aux banques concernées. Le FROB agissant pour le compte des autorités espagnoles, « le gouvernement espagnol conservera l'entière responsabilité de l'assistance financière et signera le MoU (protocole d'accord, NdlR) ». Un point sur lequel l'Allemagne a lourdement insisté.
Conditionnalité. Après que le gouvernement espagnol aura présenté une demande formelle d'aide, la Commission européenne, en liaison avec la BCE, l'Autorité bancaire européenne (EBA) et le FMI, présentera une évaluation des besoins. Elle fera également « une proposition liée aux mesures conditionnelles nécessaires visant le secteur financier », indique l'Eurogroupe. Ces mesures mèneront à une restructuration des institutions bancaires en ligne avec les règles européennes sur les aides d'État ainsi qu'à « des réformes structurelles horizontales du secteur financier ». La presse espagnole évoque par exemple la fin de la distribution de crédits hypothécaires à 50 ans octroyés pendant le gonflement de la bulle immobilière.
Cherchant à minimiser l'impact politique de cet appel au secours, les autorités espagnoles mettent l'accent sur le fait que le caractère conditionnel de l'aide concerne uniquement le secteur bancaire national. Dimanche, lors d'une conférence de presse improvisée préalable à son départ pour la Pologne afin de ne pas manquer le match Espagne-Italie, le Premier ministre Mariano Rajoy s'était refusé à employer le mot 'sauvetage', préférant insister sur le succès de sa politique d'austérité qui éviterait à l'Espagne un sauvetage en bonne et due forme. « Si nous n'avions pas fait ce que nous avons fait dans les cinq derniers mois, ce qui aurait été sur la table (samedi) aurait constitué une intervention en direction de l'Espagne », a-t-il déclaré. Chargé de reconnaître officiellement la demande d'aide espagnole, le ministre des Finances Luis de Guindos avait évoqué une simple « ligne de crédit » accordée au secteur bancaire national.
Plusieurs déclarations corroborent la position espagnole. Même si une 'troïka' supervisera la mise en œuvre des réformes bancaires, l'Espagne n'a « pas besoin » de programmes d'ajustement macroéconomique qui sont nécessaires en Grèce, en Irlande et au Portugal, a estimé lundi le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, sur les ondes de Deutschlandfunk. « Il n'y aura aucune mesure conditionnelle nouvelle dans d'autres domaines tels que la politique budgétaire et les réformes structurelles », a garanti dimanche M. Rehn.
L'Eurogroupe reconnaît que l'Espagne a déjà entrepris des réformes substantielles dans les domaines budgétaire, bancaire et du marché du travail. Il se dit confiant que le pays « respectera » son engagement de réduction du déficit excessif. Madrid doit ramener son déficit de 8,9% à 5,3% du PIB national en 2012. La Commission a récemment suggéré de repousser d'un an, de 2013 à 2014, l'objectif de retour de ce déficit sous la barre des 3%. Une décision doit être prise lors d'un prochain Conseil Écofin. Lundi, le trésor espagnol de l'économie a réaffirmé qu'il poursuivrait son calendrier d'émission, alors que les autres pays sous programme n'ont plus accès aux marchés de la dette à long terme. Plus de 50 milliards d'euros d'obligations souveraines ont déjà été émis, soit 57% du volume de dette totale à moyen et long termes à lever pour 2012. Mais les difficultés financières des banques régionales devraient augmenter la facture.
Les ministres des Finances de la zone euro mentionnent par ailleurs l'engagement des autorités espagnoles de « corriger les déséquilibres macro-économiques » dans le cadre du processus budgétaire intitulé 'Semestre européen'. Selon toute probabilité, l'Espagne sera invitée à appliquer à la lettre les récentes recommandations de la Commission (réforme des pensions, hausse de la fiscalité indirecte).
« Avec cette restructuration en profondeur du secteur bancaire, complétée par une mise en œuvre déterminée des réformes structurelles et de la consolidation budgétaire, nous sommes convaincus que l'Espagne pourra progressivement retrouver la confiance des investisseurs et des acteurs de marché et créer les conditions d'un retour de la croissance durable et de la création d'emploi », ont assuré le président de la Commission européenne José Manuel Durão Barroso et le commissaire chargé de l'euro Olli Rehn.
Irlande. Contrainte, elle aussi, à demander fin 2010 une aide financière internationale pour sauver son secteur bancaire, l'Irlande a suivi avec une attention particulière les négociations entre l'Espagne et ses partenaires européens. Dublin aurait préféré que Madrid obtienne la possibilité que les fonds européens de sauvetage recapitalisent directement les banques espagnoles, une situation qui l'aurait incité à renégocier l'accord passé avec ses créanciers institutionnels. « Notre point de vue est qu'une solution paneuropéenne, à travers laquelle les banques pourraient être recapitalisées à travers un financement d'urgence sans que la dette gonfle ensuite la dette nationale des pays concernés, constituerait une meilleure manière de procéder », a déclaré le ministre chargé du Secteur financier Brian Hayes, indique l'Irish Times. (MB)