Exigence incontournable. C'est une avalanche: l'unité politique de l'Europe est réclamée par tous et partout. Ce n'est plus seulement l'opinion d'un courant politique ou de quelques personnalités, des mouvements fédéralistes ou des institutions européennes ; elle est devenue une exigence de la Banque centrale européenne et des autres responsables de la gestion de l'euro et est invoquée par un nombre croissant d'acteurs du monde de la finance. Plus on se rapproche du jour où le Traité sur la discipline budgétaire aura atteint le nombre de ratifications nécessaire pour entrer en vigueur, plus l'union politique s'affirme comme une réalisation incontournable pour que l'unité monétaire puisse fonctionner.
Plusieurs politiciens avaient déjà affirmé auparavant qu'elle était inéluctable. Je laisse de côté les fédéralistes, pour lesquels c'était un choix politique de toujours, indépendant de l'évolution de l'euro. L'ancien Premier ministre français François Fillon, en annonçant la signature du Traité sur la discipline budgétaire (connu sous la dénomination anglaise erronée de Fiscal Compact) ajoutait: « Plus de solidarité commande plus d'unité politique (…) Le temps est venu de passer à une autre étape: celle d'une véritable union politique. J'ai toujours milité pour une Europe politique, dont l'urgence est désormais reconnue. »
Cette orientation était considérée autrefois comme une affirmation de principe ou un rêve des fédéralistes ; elle est devenue une exigence incontournable pour les responsables de l'UEM (Union économique et monétaire). Compléter et gérer l'UEM n'est possible que si l'unité politique se concrétise. Les avertissements sont de plus en plus nombreux ; en voilà un au hasard: « Les eurobonds ne seront possibles que dans le contexte d'une véritable unité politique, d'un véritable gouvernement européen. »
Indispensable pour l'euro. Mario Draghi, président de la BCE, n'arrête pas de le dire: l'Union politique va ensemble avec l'Union monétaire ; le « pacte de croissance » qui accompagnera le Traité sur la discipline budgétaire doit se situer dans le contexte de la relance politique. Sa phrase la plus explicite, cette rubrique l'a déjà citée la semaine dernière (bulletin n° 10623): « Les gouvernements des pays de la zone euro doivent définir ensemble, et de manière irréversible, leur vision de la construction politique et économique qui sera à la base de la monnaie unique ». Déjà au début de l'année, Valéry Giscard d'Estaing avait écrit que la perte de souveraineté nationale résultant du futur Traité sera nécessairement suivie par l'unité politique. La présence de l'UE en tant que telle (par MM. Barroso et Van Rompuy) aux réunions du G8 est déjà une anticipation de l'unité politique européenne future. L'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder vient de le confirmer: « On ne peut pas faire les eurobonds sans avancer parallèlement vers l'union politique. » Selon mon confrère Denis Monod-Broca, « inventer une monnaie sans État, en espérant que son existence le fasse naître, était une folie ».
Contre les abus du monde de la finance. Il est évidemment plus facile de l'affirmer aujourd'hui qu'au moment de la naissance de l'euro ; mais le moment est arrivé où tous reconnaissent que sans force politique l'euro est soumis aux abus du monde de la finance, y compris les ratings imposés par les agences de notation. Le gouverneur de la Banque d'Italie a déclaré, dans son dernier rapport annuel, que si l'Union monétaire européenne était un État fédéral, elle présenterait des comptes meilleurs que ceux des États-Unis.
Certes, il n'est pas simple de définir et encore moins de concrétiser la nouvelle orientation. Le début de l'Europe politique est clairement lié aux aspects financiers et économiques ; lorsque les autorités allemandes soulignent qu'elles ne peuvent pas financer les eurobonds sans être en mesure de connaître et de surveiller, au moins au niveau européen, l'utilisation qui en est faite, elles n'ont pas tort.
Unité politique progressive. Mais l'unité politique va beaucoup plus loin. Dans sa signification complète elle sous-entend que soient prises en commun les décisions sur les alliances, sur la guerre et la paix. Et il faut en même temps veiller au respect des caractéristiques nationales ; les États membres et leurs peuples ne sont pas disposés à renoncer à leur autonomie, ni à leurs caractéristiques: ce n'est ni possible, ni souhaitable. On ne transforme pas la nature d'un peuple par décret. Les instruments juridiques pour une unité politique progressive existent, à laquelle participeraient les États membres qui le souhaitent. Les premiers pas, urgents, doivent essentiellement correspondre aux pertes de souveraineté nationale implicites de la nouvelle discipline financière et budgétaire ; cet aspect doit être déjà clarifié lors du Conseil européen de la fin du mois.
(FR)