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Bulletin Quotidien Europe N° 10582
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE, monde méditerranéen et rôle croissant de la Turquie

Évolutions profondes. Les relations entre l'UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée (voir ma rubrique précédente) ne peuvent pas être séparées des évolutions qui dépassent largement cette zone géographique, en particulier: a) les liens entre les pays de cette rive sud et le restant du monde arabe ; b) l'expansion de la présence et du poids de la Turquie dans l'ensemble de la région.

J'ai toujours considéré l'Union de la Méditerranée (ou pour la Méditerranée, UpM) comme une construction artificielle. À l'origine, du côté européen seuls les États membres riverains de cette mer étaient censés en faire partie, erreur de départ presqu'incroyable qui avait logiquement été rejetée par les États membres de l'UE qui, avec l'Allemagne en tête, en auraient été exclus. Cette faute de naissance avait été corrigée, mais l'UpM n'avait gardé que l'apparence d'une Union: d'un côté il y avait l'UE, ensemble véritable parlant d'une seule voix, et de l'autre un agglomérat d'États ayant entre eux des rapports difficiles ou limités, incluant les pays de la rive sud partiellement en conflit et les pays de la mer Adriatique radicalement différents. La Turquie, réticente au départ (ses ambitions à l'égard de l'UE visaient l'adhésion), avait en définitive cédé aux pressions françaises en acceptant pour la forme de faire partie de ce groupe hétérogène. L'ensemble ne correspondait en rien au terme Union car il était composé de deux parties radicalement différentes: d'un côté une unité véritable, l'UE ; de l'autre un grand nombre de pays sans vrais liens et par conséquent sans voix commune pour négocier en tant qu'ensemble. Le volet bureaucratique subsiste, les objectifs n'ont rien de commun: les pays adriatiques visent l'adhésion à l'UE, les pays arabes développent des relations entre eux n'ayant souvent aucun rapport avec leurs rivages méditerranéens.

La Turquie retrouve pleinement son rôle multiforme. Dans ce contexte, le rôle de la Turquie est spécifique et essentiel. Je ne me réfère pas à ses relations bilatérales avec l'UE, car sur ce point je ne change pas d'avis: la Turquie ne sera jamais un État membre de l'UE et je ne vais pas indiquer une fois de plus les raisons de cette conviction. En fait, le rôle de ce pays s'élargit et s'affirme en tant que puissance autonome ; et les raisons culturelles et historiques sont au moins aussi importantes que les raisons politiques et économiques. À la base de cette évolution de la Turquie se situe la renaissance de ses liens avec le monde arabe, aussi bien sur le plan religieux que sur le plan culturel. C'est une fracture de l'histoire qui se recompose.

On ne va pas refaire l'histoire de l'évolution en Turquie elle-même, avec la fin, ou l'assouplissement radical, de l'époque Atatürk. Cette époque avait donné naissance à un État laïque (fermeture des écoles musulmanes, remplacement de la sharia par des codes laïques, adoption de l'alphabet latin à la place de l'arabe, etc.) ; ensuite la Turquie, tout en gardant certains aspects de la révolution d'Atatürk, est en partie revenue, suite aux élections démocratiques de 2002, à un régime islamique modéré, confirmé trois fois par les électeurs. Avec Ahmet Davutoglu aux Affaires étrangères, l'intérêt turc pour le monde arabe (qui faisait partie, en son temps, de l'Empire Ottoman) s'est amplement développé. Le rapprochement était réciproque, la politique extérieure turque soutenant souvent les thèses arabes face à Israël et dans d'autres circonstances. Et les éléments religieux et culturels ont joué logiquement un rôle de premier plan. Inutile d'insister sur l'identité religieuse: elle est sous les yeux de tous.

Rapprochement culturel. Quant à l'aspect culturel et aussi social, je m'appuie sur un collègue, Bernardo Valli, qui a étudié l'évolution et a retenu comme exemple un soap opéra turc qui, traduit et diffusé dans le monde arabe, a conquis cent millions de spectateurs entre la mer Rouge et l'Océan Atlantique ! Des dizaines de milliers de nouveau-nés ont reçu le nom du héros ; la coiffure de l'héroïne est imitée partout ; les T-shirts avec le nom des protagonistes sont vendus par millions. Le rapport entre les deux protagonistes de l'histoire d'amour est agité mais fondé sur le respect réciproque, avec des droits égaux, en mettant en valeur la sensibilité de l'un aux sentiments de l'autre. Celle-ci n'est pas encore la situation réelle du monde arabe dans les rapports entre les femmes et les hommes, mais le feuilleton contribue, selon M. Valli, au rapprochement arabo-turc et à « créer un terrain favorable à l'action diplomatique turque ». C'est le symptôme d'une réconciliation historique et du « retour des Arabes parmi les descendants de l'Empire Ottoman ».

Cette interprétation pourrait paraître excessive ou susciter des réticences dans l'un ou l'autre des pays arabes qui ont reconquis la liberté. En Turquie même, la réalité est plus nuancée, le conflit « pouvoir civil/ monde militaire » n'est pas totalement apaisé, la question kurde subsiste. Mais l'image de la Turquie comme modèle conciliant Islam et démocratie, tout en sauvegardant son histoire, est significative.

(FR)

 

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