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Bulletin Quotidien Europe N° 10581
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'UE doit accepter les évolutions en cours dans les pays de la rive sud de la méditerranée et coopérer avec eux, tout en sauvegardant ses principes - La réalité et les illusions

« Printemps arabe », formule dépassée. Il est de plus en plus difficile de parler des relations entre l'UE et les pays du sud de la Méditerranée en se fondant sur la formule du printemps arabe. Cette expression subsiste et c'est tant mieux car elle est symbolique et sympathique. Mais elle ne représente plus la réalité. Tunisie, Égypte et Libye, les trois pays à l'origine de ce printemps, suivent des chemins différents, et d'autres s'y sont ajoutés, chacun avec ses caractéristiques et ses ambitions spécifiques ; en outre, des protagonistes plus éloignés ont acquis un rôle de premier plan, la Turquie en tête. L'Union pour la Méditerranée, notion qui a toujours joué un rôle théorique et rhétorique, sans correspondre à aucune réalité, continue à exister par inertie et plusieurs de ses membres, ceux de la mer Adriatique en tête, ont même peut-être oublié qu'ils en font partie. L'UE, le Parlement européen inclus, fonde ses attitudes et ses interventions sur la réalité nouvelle.

Le poids des traditions (religieuses et autres). Au départ, l'UE avait une vision en partie illusoire et peut-être un peu égoïste sur l'évolution possible dans ces pays. L'un des meilleurs connaisseurs de la région, Eneko Landaburu, chef de la délégation de l'UE au Maroc, a rappelé que le Conseil « Affaires étrangères » avait, dans sa session du 28 juin dernier, promis le soutien européen aux pays qui « s'engageront résolument vers une démocratie solide », impliquant « liberté d'association, d'expression et de réunion, liberté de la presse et des médias, pouvoir judiciaire indépendant, contrôle démocratique et [contrôle] des forces armées », et ainsi de suite. En pratique, l'UE demandait à ces pays d'adopter le modèle de société européen, avec ses principes et ses convictions. Et elle a été en partie déçue, en constatant que ces populations avaient largement voté selon leurs convictions et traditions, religieuses surtout.

L'essentiel est quand même que ces pays ont, en général, reconquis la liberté et le droit de se gérer à leur convenance. Le déroulement des campagnes électorales chez eux a été dans l'ensemble correct et loyal. Dans plusieurs pays, des forces politiques proches des concepts européens en matière de liberté religieuse et d'égalité pour les femmes ont participé aux campagnes électorales ; mais, il faut le reconnaître, avec des résultats plutôt modestes. Les motivations principales dans les choix des populations concernaient leur religion et les possibilités d'emploi (voir le cas de la distribution de terres agricoles au Maroc).

Coopération et accords possibles et raisonnables. L'UE, et le Parlement européen en particulier, ne devrait pas, à mon avis, se laisser aller à des attitudes de déception quand elle constate, dans tel ou tel pays de l'autre rive, des attitudes éloignées des principes de cette rive-ci. Chacun reste maître chez lui et l'UE doit négocier les accords possibles et raisonnables avec chacun, tout en poursuivant parallèlement les réalisations qui réunissent plusieurs pays, voire même tous, en définissant dans certains domaines des objectifs communs ; mais sans excès rhétoriques, ni institutions communes artificiellement gonflées, dont l'efficacité est inversement proportionnelle à leur coût et à la solennité de leurs cérémonies.

Sur le plan bilatéral, les perspectives positives sont nombreuses et souvent prometteuses, mais avec aussi beaucoup de difficultés. Dans le domaine de l'énergie, il n'est même pas nécessaire de souligner les possibilités illimitées de coopération avec l'Algérie. Avec la Libye, la coopération dans le même domaine devrait être presque automatique, dans la continuation de ce qui existe depuis des années ; mais la situation politique interne de ce pays est actuellement un désastre. Un gouvernement existe mais pas d'armée, alors que plusieurs milices subsistent et ne renoncent pas aux armes de plusieurs provenances. Plusieurs entités ethniques réclament une autonomie qui dans le cas de la Cyrénaïque ressemble beaucoup à une volonté d'indépendance.

Avec d'autres pays, les relations ont plus ou moins progressé (combien de difficultés dans les négociations agricoles avec le Maroc !). Il est évident que tout ceci s'oppose au projet vide et rhétorique d'une négociation globale entre l'UE et l'ensemble des pays de l'autre rive.

Le cas tunisien. La Tunisie mérite quelques remarques spécifiques. Elle s'était rapprochée des principes de liberté et de démocratie. Les femmes en particulier avaient progressé sur la voie des droits et de l'autonomie, et elles n'entendent pas y renoncer. Il faut les soutenir autant que possible.

Par malheur, le fléau des salafistes se diffuse à présent en Tunisie, avec sa branche de fanatiques qui se déclarent « prêts à mourir et à tuer ». Arrêtés, leurs chefs avaient été condamnés à de lourdes peines de prison, mais ont bénéficié des amnisties ; ils relancent à présent leur doctrine de la loi unique (la charia) et du califat comme régime politique ; et ils accumulent les armes. Le ministre de l'Intérieur, Ali Laârayedh (qui a passé quatorze ans en prison sous Bourguiba et appartient au parti islamiste modéré Ennahda), observe que la liberté reconquise est valable pour tous: les salafistes ont le droit de s'exprimer, seuls les crimes et la violence sont punissables. Dans une conférence récente au Parlement européen (La Tunisie face à l'expérience démocratique), les différentes tendances se sont exprimées. Un ancien exilé s'est demandé si Ennahda « résistera aux sirènes salafistes » et a il souligné que l'amnistie a notamment bénéficié à des gens dangereux et confirmé l'existence de caches d'armes. Un député d'Ennahda a affirmé que tout comportement illégal sera sanctionné, que les responsables soient salafistes ou autres, et il a assuré que son parti soutien la démocratie, les libertés fondamentales et les droits de l'homme: il est un « parti musulman démocrate ».

Je crois que le vrai danger, pour la Tunisie et ailleurs, réside dans la coopération entre extrémistes (salafistes et autres) de différents pays de la région: Algérie, Libye, Égypte, jusqu'à l'Afrique noire. C'est d'Égypte qu'arrive l'affirmation: « Qui fait obstacle à la charia n'est pas musulman ».

Conclusion provisoire. Après avoir soutenu leur évolution vers la liberté et la démocratie, l'Europe n'a pas le droit d'intervenir dans les affaires internes de tous ces pays et ne doit pas modifier sans arrêt sa position selon les dernières évolutions chez l'un ou chez l'autre. D'autant plus que ces changements sont plus vastes et profonds que ce qu'on imagine: ils impliquent aussi le domaine culturel, les liens avec le restant du monde arabe, le poids croissant de la Turquie. Cette rubrique y reviendra.

(FR)

 

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