Entre la rhétorique et l'ingénuité. Il y a quelque chose de rhétorique et même d'ingénu dans l'attitude de l'UE à l'égard des pays tiers méditerranéens. Au moment du printemps arabe, toute était rose: liberté, démocratie et justice sociale étaient considérées comme acquises. Ensuite les résultats des élections ont jeté un froid, car les protagonistes de ce printemps ont très largement voté en faveur des mouvements représentant (parfois de manière radicale) leur religion traditionnelle. Et au sein de l'UE, notamment du Parlement européen, avait commencé l'alternance entre enthousiasme et déception, selon que les orientations ou décisions de l'autre rive satisfaisaient plus ou moins les idées et les espoirs de qui s'exprimait de ce côté-ci. L'idée que des peuples libres et autonomes sont maîtres de leurs choix ne semble pas avoir été entièrement assimilée du côté européen. C'est à eux de choisir leur mode de vie, y compris les aspects qu'on ne partage pas ; étant entendu que ce principe est valable également pour l'UE et que chez nous ce sont nos principes qu'il faut respecter.
L'Islam politique s'est installé. Il faut donc constater et accepter que dans différents pays du printemps arabe l'islam politique s'est installé avec des majorités confortables. Les minorités laïques, les élites occidentalisées et quelques villes côtières avaient été chez nous surévaluées ; ceux qu'on a qualifié de « ressorts immédiats et profonds de l'identité collective » se sont largement imposés, si bien que l'islam et son ordre moral sont omniprésents. Les historiens ont observé qu'auparavant l'islamisme avait été historiquement tenu en marge du pouvoir politique: Bourguiba en Tunisie, Nasser en Égypte, et quelques autres, avaient suivi l'exemple d'Atatürk en Turquie et du dernier Shah d'Iran. Nasser avait réprimé les Frères musulmans. Bourguiba avait fait de la Tunisienne la femme la plus libre du monde arabe. Le pouvoir algérien avait refusé de reconnaître la victoire électorale des islamistes. En Turquie et en Égypte, les militaires s'efforcent encore de défendre leur pouvoir, ou ce qu'il en reste ; et il faut reconnaître qu'à Ankara les autorités respectent raisonnablement certains principes de liberté et de démocratie.
Efforts et confusion. Un effort analogue à celui de la Turquie existe aussi dans les pays du printemps arabe: les vainqueurs des élections s'efforcent de rassurer, en garantissant qu'ils respectent la liberté et les règles démocratiques dans leur ensemble. Plusieurs symptômes indiquent effectivement des progrès en ce sens. Mais d'autres signes sont moins rassurants, et le Parlement européen se trouve à osciller, selon les jours, entre la satisfaction et les protestations. En fait, les réactions et les comportements ne sont pas toujours déterminés par le degré de liberté et de tolérance d'un régime mais par d'autres intérêts de nature pétrolière ou commerciale. Parfois, c'est la confusion qui règne: il n'est pas toujours facile de savoir quel est le chef légitime d'un pays, ni d'évaluer le degré du respect de l'opposition. En Libye les conflits de pouvoir se prolongent, aggravés par l'existence de forces qui détiennent toujours des armes de toute nature ; la fin de la guerre ne signifie pas la paix, l'existence d'un chef reconnu au niveau international ne signifie pas que le pays soit unifié, car les revendications d'autonomies régionales ou locales persistent. Ailleurs, des conflits entre les pays de la région subsistent ; on a annoncé comme un grand succès la possibilité que la frontière entre Algérie et Maroc puisse être ouverte après des années de blocage.
Ce qui est inutile. Dans le contexte évoqué, l'Union pour la Méditerranée (UpM) est une illusion ou une imposture, une manière de gaspiller de l'argent, d'entretenir une bureaucratie inutile et multiplier organismes et réunions. Le signe de vie le plus spectaculaire de cette UpM a été la nomination de son troisième secrétaire général en moins de deux ans. Je me demande si les pays balkaniques, qui en font partie, savent que cette Union existe toujours. D'ailleurs, la pléthore d'organismes euro-méditerranéens ne s'arrête pas. Un « état-major non-permanent pour des interventions en cas de crise » vient de naître au sein du Groupe 5+5 qui réunit Espagne, France, Italie, Portugal et Malte d'un côté ; Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Mauritanie de l'autre. Des études et évaluations plus approfondies ont été annoncées (notre bulletin n° 10515).
Il est évident que les relations entre l'UE et les autres pays méditerranéens sont essentielles pour la survie de cette mer malade, pour la paix, pour l'économie dans l'intérêt réciproque (l'UE a besoin du pétrole et du gaz algériens et libyens), pour des raisons de principe (l'appui aux femmes tunisiennes est un devoir). Mais la pléthore d'organismes, certains voyages de parlementaires européens sur place, tout ce qui est fait pour la façade et la rhétorique est inutile et coûte cher.
(FR)