Ramallah/Jérusalem/Amman/Beyrouth, 01/02/2012 (Agence Europe) - Que ce soit dans les territoires palestiniens, avec deux missions civiles en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, ou dans les camps de réfugiés en Jordanie et au Liban, à travers l'attribution de fonds d'aide ou la contribution au budget de la mission des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), la présence de l'UE au Proche-Orient est visible et importante, tant du point du vue financier, que par la diversité des projets soutenus.
Peut-être que l'une des manières les plus adéquates de montrer l'engagement de l'UE dans cette région, et comment cette présence est perçue sur place, consiste à décrire certaines implications des programmes européens de financement et à faire un état des lieux des deux missions civiles qui sont actuellement déployées dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), dans les villes palestiniennes de Ramallah en Cisjordanie et de Rafah dans la bande de Gaza. Le succès de l'une des missions et l'échec relatif de l'autre constituent le reflet de la difficulté pour l'UE d'agir autrement que comme un acteur qui cherche à préserver une certaine neutralité dans un cadre régional marqué par le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens qui perdure, sans qu'une solution soit envisageable à court terme, de l'aveu même des différents représentants de l'Autorité palestinienne et de l'historien israélien Mordechai Baron, que l'Agence Europe a eu l'occasion de rencontrer en Cisjordanie et à Jérusalem. Symptomatique de cet engagement, qui peut être à la fois efficace, tout en étant impuissant, la mission EUPOL COPPS est décrite, tant par son chef de mission Henrik Malmquist, que par Ghassan Khatib, porte-parole de l'Autorité palestinienne, comme une véritable réussite, alors qu'en même temps, malgré les espoirs suscités, la mission EUBAM Rafah a été suspendue, peu de temps après sa mise en place en 2006.
EUPOL COPPS
La mission européenne à Ramallah, dont l'objectif premier est d'encadrer l'édification des institutions de police civile et judiciaire en Cisjordanie, a été créée le 1er janvier 2006. Elle est aujourd'hui dirigée par le Suédois Henrik Malmquist, que l'Agence Europe a rencontré avec deux autres journalistes européens à Ramallah, à l'occasion d'un voyage du 22 au 29 janvier 2012, organisé par l'UNRWA et financé par la Commission européenne. M. Malmquist décrit les actuelles prérogatives de la mission comme étant équivalentes au rôle joué par « une grande agence de consulting ». Avec un effectif de 53 personnes de l'UE, qui devrait passer à 70 après la prorogation du mandat jusqu'au 30 juin 2012 par le Conseil de l'UE, en décembre 2011, et 40 membres locaux, la mission EUPOL en Cisjordanie contribue au renforcement des mécanismes démocratiques et de responsabilité au sein des forces civiles de police et de l'appareil judiciaire. Par ailleurs, elle continue de former les officiers de police et encadre les appels d'offres pour le matériel. Pour M. Malmquist, l'action de l'UE est considérée de part et d'autre comme étant à la fois utile et neutre de par son caractère civil. « Nous sommes très bien reçus et perçus » tant par les Israéliens que les Palestiniens, a-t-il dit. Les premiers voient dans le développement des forces de police un moyen efficace de stabiliser et sécuriser les territoires palestiniens, alors que pour les seconds, il s'agit d'une des composantes de la construction d'un État indépendant. Et M. Malmquist a tenu à préciser que dans le cas de l'Autorité palestinienne, il ne s'agissait pas d'un « État en faillite, les institutions sont assez avancées » et « le service de police des Palestiniens pourrait assumer la responsabilité pour un État indépendant dès demain, sans aucun problème », même si la présence européenne est encore nécessaire. Toutefois, ce fait ne peut occulter la réalité sur le terrain qui se traduit par le fonctionnement des institutions palestiniennes en Cisjordanie sous une occupation. Si les forces de police civile entraînées par l'UE disposent d'une certaine souveraineté, celle-ci est doublement limitée, explique le chef de la mission. D'une part, les forces de police civile exercent une autorité sur un territoire morcelé (une des trois zones instaurées par les Israéliens) et qui équivaut à seulement 18 % de la superficie de la Cisjordanie. D'autre part, les forces israéliennes de sécurité se réservent le droit d'entrer sur cette zone et de procéder, parfois sans préavis, à des arrestations. Les policiers palestiniens ont l'ordre de s'éloigner, afin « d'éviter toute confrontation ». Et une telle situation « n'est pas bonne pour l'estime de soi d'un policier lorsqu'il doit se retirer devant la puissance d'occupation », a-t-il affirmé. Une autre difficulté concerne la gestion de l'achat du matériel. Si la mission européenne n'apporte aucun fonds propre, elle tente de gérer les achats effectués par l'Autorité palestinienne pour la police civile. Les problèmes apparaissent lors de la livraison, car le matériel doit inévitablement avoir l'autorisation du service israélien des douanes. Et ceci « peut prendre parfois des années », même pour des voitures ou des vestes.
EUBAM Rafah
Bien que la mission européenne dans la ville palestinienne de Rafah (bande de Gaza), à la frontière avec l'Égypte, soit actuellement suspendue, son mandat a été renouvelé, parallèlement à celui d'EUPOL COPPS, jusqu'au 30 juin prochain. L'objectif initial de la mission est « d'activement surveiller, vérifier et évaluer » les agissements de l'Autorité palestinienne qui a repris le contrôle du point frontalier à Rafah en 2005, après le retrait de l'armée israélienne. La suspension de la mission a été décidée en juin 2007, lorsque le Hamas a pris le contrôle de la bande de Gaza. Pour le porte-parole de l'Autorité palestinienne Ghassan Khatib, avec lequel l'Agence Europe et d'autres journalistes ont pu s'entretenir dans son bureau à Ramallah, jeudi 26 janvier, cette mission européenne a une importance particulière. Il estime en effet que c'est uniquement grâce à la présence de l'UE que ce passage, d'une importance vitale pour les Palestiniens qui vivent sur ce territoire qui est le plus densément peuplé au monde (4000 personnes par kilomètre carré), a pu être ouvert. Un accord avait été trouvé avec les autorités israéliennes, lorsque l'UE s'est engagée à surveiller sur place le fonctionnement du point de passage. Si un diplomate européen confiait qu'une revue stratégique est bien en cours afin d'évaluer la possibilité d'une réactivation de la mission et que des contacts sont maintenus avec les Israéliens et les autorités égyptiennes, M. Khatib estime qu'il n'y a pas de négociations formelles. Le prolongement du mandat par le Conseil se fait « juste au cas où les choses pourraient fonctionner, mais franchement je ne suis pas optimiste quant au fait que le Hamas souhaite de nouveaux accords de paix » qui permettent de nouveau la mise en place de la mission EUBAM, a-t-il affirmé, tout en ajoutant que c'est également l'absence d'une volonté politique forte de la part de l'UE qui fait que ce dossier soit bloqué.
Financement de l'UNRWA. L'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) est un programme de l'ONU créé en 1949 dont le but est d'apporter un soutien aux réfugiés palestiniens qui furent dispersés dans la région après la première guerre israélo-arabe en 1948. Son budget est presque entièrement financé par des donations, dont celles qui proviennent de la Commission européenne, et qui représentent la part la plus importante, en dehors des contributeurs étatiques. Ainsi, entre 2000 et 2011, l'UE a apporté environ 1,2 milliard d'euros au budget général de l'UNRWA, qui répartit par la suite ses fonds aux différents programmes qu'elle finance dans tout le Proche-Orient. Cette aide financière apportée par l'UE est considérée par de nombreux réfugiés palestiniens, que l'Agence Europe a pu rencontrés dans les camps d'Amari, dans la ville de Ramallah, d'Aqabet Jaber, près de Jerycho en Cisjordanie, dans la ville d'Amman en Jordanie et dans deux camps au Liban, Nahr el bared au nord et Burj El Barajneh à Beyrouth, comme une assistance indispensable qui leur permet de préserver un tant soit peu de dignité.
La situation des réfugiés au Liban semble être la plus préoccupante, car ceux-ci continuent d'être perçus par le gouvernement libanais comme des visiteurs temporaires, a expliqué, vendredi 27 janvier à Beyrouth, Salvatore Lombardo, directeur des affaires de l'UNRWA pour le Liban. La myriade de programmes d'aide apporte certes un certain soulagement pour les réfugiés, mais de l'aveu même de M. Lombardo, son travail « est un cauchemar, parce qu'il n'y pas de solution politique ». La situation de Nour Rafik Ghoneim, un étudiant de 24 ans rencontré par l'Agence Europe et d'autres journalistes dans le camp de Nahr el bared au Liban, illustre parfaitement les propos de M. Lombardo. Ce jeune étudiant bénéficie aujourd'hui d'une bourse d'études de l'UE et suit une formation d'ingénieur industriel à l'université arabe de Beyrouth. Si en moyenne 85 bourses sont proposées aux réfugiés palestiniens au Liban par an, pour près de 700 demandes, les implications de ce soutien sont révélatrices des limites d'une aide humanitaire qui n'est pas toujours suivie d'actions politiques, afin de préserver un équilibre régional jugé fragile. Les réfugiés palestiniens, qui représentent entre 400 000 (selon les chiffres officiels) et 900 000 personnes pour une population au Liban de plus de quatre millions, n'ont pas le droit d'exercer de nombreuses professions, comme celles d'architecte, d'ingénieur ou de médecin en dehors des camps de réfugiés, où les offres d'emploi sont plus que limitées. Ainsi, malgré l'opportunité de suivre un cursus universitaire grâce à l'UE, le jeune étudiant dit ne pouvoir qu'espérer émigrer pour exercer son métier, même s'il ne dispose pas d'un passeport.
Le lien entre les deux aspects de la politique étrangère de l'UE, que représentent l'aide humanitaire et les actions diplomatiques, a été explicitement souligné par Catherine Ashton, la chef de la diplomatie européenne, lors de sa visite au Proche-Orient, du 24 au 26 janvier. Mme Ashton a ainsi déclaré que « le soutien continu de l'UE à l'UNRWA est un élément essentiel de la stratégie de l'UE pour apporter la paix et la stabilité dans la région ». Les deux missions civiles et le financement de l'UNRWA sont symptomatiques de la complexité dans laquelle doit jouer l'UE et de la dualité de sa politique au Proche-Orient qui tente de préserver l'équilibre local, tant dans le conflit israélo-palestinien, qu'à propos de la question des réfugiés palestiniens, notamment au Liban. Janus, la divinité romaine, avait cette particularité qu'elle disposait de deux visages qui s'opposent. Par analogie, l'engagement de l'UE dans cette région tente aussi de concilier les intérêts des acteurs locaux, tout en reflétant la diversité des positions de ses États membres. Dr Mustafa Barghouti, activiste palestinien et candidat malheureux à l'élection présidentielle en 2005, interrogé mardi 24 janvier à Ramallah, estime que l'UE agit aujourd'hui au Proche-Orient selon un double standard, ce qui rappelle les positions européennes vis-à-vis de certains États de l'Afrique du Nord avant le « printemps arabe ». Les critiques verbales sont insuffisantes, a-t-il affirmé. Or, seule l'UE dispose aujourd'hui de leviers suffisants et des ressources politiques pour infléchir notamment la politique d'Israël dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, a-t-il jugé. Mais à la question de savoir comment concevait-il l'avenir, M. Barghouti a répondu: « Je dis toujours que nous ne pouvons pas nous permettre d'être frustrés et déprimés », même si le processus de paix est au point mort et qu'il est difficile d'imaginer actuellement un quelconque accord entre Israéliens et Palestiniens. (JK)