Cracovie, 28/11/2011 (Agence Europe) - Si la liberté de la presse est constamment menacée aux portes de l'UE, le cas du Bélarus en étant l'illustration la plus visible et évidente, les pressions politiques et financières grandissantes que subissent aujourd'hui les journalistes au sein même des États membres de l'UE rappellent que l'indépendance et la pluralité des médias ne sont pas un acquis indéfectible, mais des valeurs qui doivent être assidûment défendues et protégées. Telle pourrait être, en substance, la conclusion de la conférence annuelle (4ème édition) intitulée « Freedom of media in the EU and the neighbouring countries », organisée à Cracovie (Pologne) par le Comité économique et social européen (CESE) avec le soutien de la Commission européenne et de la Présidence polonaise du Conseil de l'UE, jeudi 24 et vendredi 25 novembre.
En ouvrant la conférence, la vice-présidente du CESE Anna Maria Darmanin a exposé l'approche qui allait ensuite largement inspirer les débats: le regard sur la liberté de la presse doit être d'une part tourné vers le sud, pour comprendre le rôle joué par les médias sociaux, tels Facebook ou Tweeter, dans les révolutions du « printemps arabe » et les conséquences inhérentes à ces nouvelles technologies sur l'accessibilité et la transmission de l'information, et d'autre part vers l'est pour comprendre puis déterminer de quelle manière l'UE doit agir pour favoriser l'essor de la société civile à travers la promotion de la liberté de la presse dans les États du Partenariat oriental. Sans oublier toutefois de « jeter un regard sur ce qui se passe au sein même de l'UE », a-t-elle précisé, car, comme l'a souligné ensuite le journaliste français et secrétaire général de l'association Reporters sans frontières Jean-François Julliard, « la liberté de presse est menacée dans beaucoup de pays de l'UE ou candidats à l'accession ».
De quelle manière la liberté de la presse est-elle menacée aujourd'hui ? Deux États ont le plus souvent été cités pour illustrer les aspects fondamentaux d'une telle menace. Le cas de la Hongrie et de la loi proposée par le gouvernement du Premier ministre Viktor Orbán en décembre 2010 qui réglementait notamment la présentation des informations sur la couverture des journaux et prévoyait également des amendes en cas d'atteinte à l'intérêt public ou à la morale, sans que ceux-ci soient clairement définis, mettent en lumière le danger que représente la volonté d'un pouvoir politique d'avoir la mainmise sur la diffusion des informations. Le second cas est celui de l'Italie « qui est un bon exemple de concentration de la propriété des médias par rapport au pluralisme des médias », qui reflète le risque pour l'impartialité du travail journalistique par rapport aux conglomérats médiatiques, selon Mme Darmanin. Une référence à la domination de l'empire médiatique de l'ancien chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi.
Conjuguant les deux catégories d'emprise sur la liberté des médias, M. Julliard a exposé des résultats alarmants à partir de la dernière enquête de Reporters sans frontières quant à la situation de la liberté de la presse dans les États membres de l'UE pour l'année 2010. « On a le sentiment aujourd'hui que l'UE est en train de perdre son exemplarité en matière de respect de la liberté d'expression et des droits de l'homme », car « être journaliste en Europe n'est plus une situation paisible et tranquille », entre l'adoption de lois répressives (la loi française sur les sources journalistiques a notamment été évoquée) et les interférences à travers les pressions politiques et économiques, jusqu'aux violences physiques sur les journalistes (différents incidents en Turquie, au Bélarus et en Ukraine, mais également en Grèce pour l'UE). L'UE a intégré les questions liées à la liberté de la presse dans ses négociations avec les États souhaitant l'intégrer, comme l'a rappelé Sixtine Bouygues, directrice de la DG Communication de la Commission, mais la situation au sein même de l'UE est en même temps de plus en plus contrastée, a rappelé M. Julliard. Les disparités sont grandissantes entre les États comme la Finlande, les Pays-Bas et l'Islande, qualifiés de « bons élèves » et les États, dont l'Italie, la France, la Grèce et la Bulgarie où l'exercice du métier de journaliste devient plus ardu depuis une dizaine d'années. Pour remédier à cette tendance, la Commission est sur le point de mettre en place un comité indépendant sur la liberté et le pluralisme des médias au sein de l'UE qui sera présidé par l'ex-présidente de la Lettonie, Vaira Vike-Freiberga. Ce comité « va promouvoir le respect du pluralisme des médias et la liberté à travers l'UE. Il le fera en analysant les limitations à la liberté des médias, qui découlent de facteurs comme l'interférence commerciale ou la concentration de la propriété privée », a souligné Mme Bouygues.
Quant à l'approche de l'UE envers les États du Partenariat oriental, la Présidence polonaise, par la voix de son porte-parole Konrad Niklewicz, a exprimé le souhait de voir le Conseil de l'UE prendre à l'avenir de nouvelles initiatives « directes ou indirectes » pour soutenir les médias indépendants, en complément des projets actuels comme les programmes de soutien à la société civile à travers le Forum de la Société civile pour le Partenariat oriental. C'est à travers les subventions financières que l'aide aux médias de l'est serait la plus efficace, a-t-il précisé. Un point de vue partagé par M. Julliard et Agnieszka Romaszewska-Guzy, rédactrice en chef de la chaîne de télévision Belsat qui diffuse au Bélarus, qui ont aussi néanmoins souligné l'importance des pressions politiques continues sur les États afin de protéger les journalistes et l'indépendance de leur travail, pilier essentiel d'un régime démocratique. (JK)