Le monde se rend compte qu'il a besoin que l'UE fonctionne et que l'euro n'éclate pas. C'est le cas aussi bien des États-Unis que de la Chine, des pays émergents, de l'Afrique et des pays méditerranéens. Les responsables politiques de tous les continents paraissent d'accord sur ce principe et prennent des initiatives qui en tiennent compte. En revanche, chaque économiste ou presque a sa doctrine et croit détenir la solution aux difficultés économiques et financières de la zone euro. Il adresse sa leçon aux autorités européennes, il démontre qu'elles se sont trompées jusqu'à hier, il indique ce qu'il faut faire et, pour lui, la cause est entendue.
Malheureusement, pour ceux qui doivent décider tout est plus complexe. L'Eurogroupe l'a constaté une fois de plus dans sa réunion de vendredi dernier en Pologne: aucune décision n'a pu être prise, car les opinions des ministres ne coïncidaient pas (voir notre bulletin n° 10454). Les orientations générales étaient assez largement analogues, mais aucune mesure opérationnelle n'était mûre, ils devront y revenir.
L'auto-invitation américaine. L'aspect le plus étrange de cette journée avait été l'auto-invitation du secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner, qui en définitive a obtenu le feu vert pour s'exprimer… de la Pologne, qui ne fait pas partie de la zone euro. Il a été logiquement écouté, politesse diplomatique oblige, par les ministres européens des Finances en plénière (mais il n'était pas invité à la session de l'Eurogroupe). Sa leçon a reçu un accueil glacial ; les Européens n'acceptent pas qu'on leur fasse la leçon, a déclaré à peu près Jean-Claude Juncker, en précisant: «Nous ne discutons pas l'accroissement du Fonds de soutien avec qui ne fait pas partie de la zone euro.» Et il a confirmé que la priorité européenne est la réduction des déficits budgétaires et que c'est l'Eurogroupe qui gère ses instruments.
Une escarmouche verbale sans beaucoup d'importance ? J'en doute. Le président américain Barack Obama avait précédé le déplacement de M. Geithner en disant à peu près: « L'UE prend seulement des mesures pour ralentir la crise, pas pour la surmonter ». Et le texte de M. Geithner a été intégralement diffusé, y compris l'affirmation selon laquelle la division des Européens sur les mesures à prendre fait courir au monde « un risque catastrophique », les invitant à financer la Grèce autant que nécessaire et à relancer en même temps la croissance économique (ainsi que le font les États-Unis par leur programme annoncé ce lundi même). Le secrétaire américain au Trésor s'était exprimé aussi sur des aspects techniques, avec des suggestions relatives au fonctionnement même de la zone euro (un mécanisme visant à considérer les instruments actuels d'intervention comme une garantie permettant de recueillir d'autres financements) et il avait rappelé l'action concertée des cinq banques centrales (dont la FED américaine) qui a mis certaines quantités de dollars à la disposition de banques européennes. Générosité désintéressée ?
Le double souci de M. Obama, l'orientation et les demandes chinoises. La vérité est que les Américains doivent faire face à un double souci qui concrètement n'en fait qu'un: le dollar et la Chine.
En clair: le plan de relance économique du président des États-Unis a besoin de la stabilité du dollar, et celle-ci serait progressivement compromise si la Chine commence à se libérer petit à petit de la quantité pharamineuse de dollars qu'elle a accumulée. S'en libérer comment ? En investissant de plus en plus en euros ! C'est exactement ce qu'elle a commencé à faire et surtout ce qu'elle se dit disposée à intensifier, par une série d'annonces, de contacts, de visites en Europe et de projets. Les autorités chinoises soulignent que l'UE est leur premier partenaire commercial ; elles ne la laisseront pas tomber et n'arrêtent pas de proclamer que leur pays a confiance en l'économie européenne. Ce qui ne signifie pas que la Chine achètera n'importe quoi ; elle recherche acquisitions ou fusions dans les secteurs de haute technologie, et elle recherche aussi des contreparties: Pékin a déjà demandé que l'UE lui reconnaisse enfin le statut d'économie de marché (ce qui « refléterait notre amitié », a déclaré le Premier ministre Wen Jiabao), et selon certaines sources pourrait même ouvrir le dossier de l'embargo militaire européen. Wang Teng, du Centre chinois pour les échanges économiques, a explicitement déclaré que les investissements en Europe représentent « une occasion de diversifier les placements des réserves de change chinoises, qui avaient grimpé en juin dernier à l'équivalent de 2.300 milliards d'euros » et que « les dettes européennes sont une alternative aux bons du Trésor américain ».
Le paragraphe qui précède, résultat d'une lecture patiente d'un grand nombre d'articles de correspondants sur place et d'autres textes auxquels je suis redevable, clarifie aussi bien les remarques du président américain que l'étrange auto-invitation de son secrétaire au Trésor à une réunion communautaire.
Divergences techniques euro-américaines, solidarité fondamentale. Il reste à rappeler que les divergences entre l'Eurogroupe et les autorités américaines couvrent aussi certaines modalités du fonctionnement du monde de la finance. Du côté européen, l'orientation favorable à la taxe sur les transactions financières (Tobin tax) continue à faire du chemin: elle a l'appui de l'Allemagne et de la France et sera défendue dans les prochaines réunions du G7, alors que pour les États-Unis c'est une hérésie économique et financière. Autre aspect: dans l'UE, l'idée d'une séparation entre les banques qui gèrent l'argent qui leur est confié par les clients et les banques qui opèrent sur les marchés financiers reçoit de plus en plus d'appuis et les modalités de sa réalisation sont à l'étude, alors qu'elle est rejetée par les Américains (ce qui est étrange, car autrefois c'était une séparation appliquée justement aux États-Unis).
Il ne faut surtout pas considérer que les considérations qui précèdent indiquent l'existence d'une sorte de rupture entre l'UE et les États-Unis. Ce serait absurde de le penser, car les liens entre les deux parties sont bien plus forts que quelques divergences sur des aspects en grande partie techniques et qui peuvent évoluer d'un jour à l'autre, selon les humeurs des marchés financiers. La réalité est que les autorités d'un côté comme de l'autre doivent faire face actuellement à des difficultés particulières, auxquelles chacune réagit selon ses exigences et ses traditions. Les problèmes de M. Obama sont surtout internes.
La City et Wall Street, même comportement. Dans les domaines en question, la zone euro a autant de problèmes avec la place financière de Londres qu'avec celle de New York. C'est quand même dans la City qu'a éclaté la dernière répétition du drame/scandale du trader qui perd tout seul des milliards d'euros (ou de dollars). La «victime» est cette fois-ci une banque suisse, et les autorités britanniques sont intervenues et ont arrêté le responsable ; mais c'est la possibilité en elle-même de telles opérations qui est délirante. Et on se demande: pour un échec de dimensions pharamineuses, combien d'opérations ont-elles apporté et apportent des gains rapides et incontrôlables aux spéculateurs de la City ou de Wall Street ?
Heureusement, la semaine prochaine le Parlement européen approuvera définitivement le paquet des directives sur la gouvernance économique de la zone euro, après avoir obtenu les améliorations et les renforcements sur lesquels Guy Verhofstadt, Sylvie Goulard et quelques autres parlementaires s'étaient tellement battus. Dans ce cas, les procédures communautaires et les pouvoirs des institutions européennes vont être renforcés, le fonctionnement de la gouvernance économique sera plus transparent (voir notamment notre bulletin n° 10453).
Il ne faut jamais oublier que, en matière de gestion et de fonctionnement des places financières, on a d'une part la zone euro avec ses règles et de l'autre Wall Street et la City. Ce n'est pas l'Océan qui sépare les deux parties, mais tout autant la Manche.
De l'Afrique aux pays émergents. Cette tentative d'analyse portera demain sur les nouveaux aspects des relations économiques et financières (et donc aussi politiques) entre l'UE d'une part, l'Afrique et les grands pays émergents (qui en réalité ont déjà bien émergé) de l'autre.
(FR)