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Bulletin Quotidien Europe N° 10394
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'Afrique noire a évolué, l'Europe doit en tenir compte

Répercussions de la double Afrique. L'Afrique n'est pas, dans ses relations avec l'UE, une entité unique (voire cette rubrique d'hier). Elle se présente comme telle dans certaines circonstances ; mais, dans les relations quotidiennes, l'Afrique du Nord (à l'exception, pour le moment, de la Libye) fait partie de l'Union pour la Méditerranée (UpM), avec d'autres pays riverains de cette mer qui sont asiatiques ou européens et n'ont donc rien d'africain. En revanche, celle qu'on définit habituellement l'Afrique noire fait partie, à l'égard de l'UE, de l'ensemble ACP (Afrique/Caraïbes/Pacifique). Je n'ai pas l'intention d'expliquer une situation juridique que les lecteurs connaissent mieux que moi, mais de constater les répercussions politiques de cette réalité. M. Jean Ping, président de la Commission de l'Union Africaine, a souligné, à l'issue de la réunion conjointe avec la Commission européenne citée hier, qu'il déplore cette division: « Nous avons toujours plaidé pour une seule Afrique ». Il n'est donc pas d'accord avec la doctrine française qui a donné naissance à l'UpM. M. Ping a en effet déclaré (voir notre bulletin n° 10391): « Le problème de la Libye se répercutera sur la Mauritanie, le Niger, le Mali, le Soudan, la Somalie, pas sur le Qatar. » ; et il aurait pu ajouter: ni sur la Serbie, l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine ou l'Arabie Saoudite. C'est pourquoi, dans l'affaire libyenne, M. Ping a plaidé pour un cessez-le-feu immédiat, qui ne serait pas forcément lié au départ de M. Kadhafi, mais ouvrirait la voie à la transition démocratique du pays. Et il a ajouté que sa position avait rencontré « une très grande compréhension ». Pour lui et son organisation, l'unité africaine est et doit rester une réalité.

Relations spécifiques pour l'Afrique du Nord. Mais les pays nord-africains souhaitent-ils faire partie, face à l'UE, d'un ensemble unique avec le restant de l'Afrique ? Ces pays ont toujours marqué, sans éclats mais clairement, leur distance de l'attitude libyenne, qui allait dans ce sens. L'année dernière, le colonel Kadhafi avait saisi l'occasion d'un Sommet de l'Unité africaine pour attaquer, avec l'arrogance qu'on lui connaît, l'Union pour la Méditerranée. Or, il est vrai que les pays d'Afrique du Nord n'étaient pas tous convaincus par ce mélange hybride concocté à Paris, les réunissant avec les pays de la mer Adriatique (dont l'ambition est l'adhésion à l'UE) et avec plusieurs pays asiatiques, y compris la Turquie, réticente dès le départ et qui avait en définitive cédé à la pression française. D'ailleurs, même les pays nord-africains ne constituent pas encore un ensemble compact: certaines frontières entre eux sont fermées, des conflits territoriaux et même des situations de guerre à peine voilée subsistent. Mais pour ces pays, la relation avec l'UE est vitale et ils entendent lui donner une forme spécifique, séparée de l'Afrique noire. L'UE elle-même a d'ailleurs inséré les pays de l'Afrique du Nord dans son nouveau projet de « politique de voisinage » qui subordonne notamment les financements européens aux progrès de chacun vers la liberté et la démocratie.

L'Europe a ses responsabilités. Pour l'Afrique noire, la situation est très différente, Au-delà des cérémonies solennelles, les relations de l'UE avec cette Afrique rencontrent beaucoup de difficultés. J'estime que l'UE a sa part de responsabilité car, dans le souci de tenir compte des règles de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), elle demandait aux pays africains de s'ouvrir largement au libre commerce mondial, alors qu'ils ne sont pas encore concurrentiels et que les droits de douane représentent souvent pour eux une ressource fondamentale ; l'UE leur demandait en pratique des zones de libre-échange, objectif irréaliste.

Mais les responsabilités sont aussi de l'autre côté. Plusieurs pays africains ont modifié l'orientation de leur économie en intensifiant les relations politiques, commerciales et économiques avec d'autres régions du monde, notamment la Chine. Bien sûr, c'est leur droit, car ils sont libres et indépendants ; mais l'UE doit tenir compte de la nouvelle réalité. L'UE et ses États membres demeurent les premiers donateurs à l'Afrique noire, le dixième Fonds européen de développement fonctionne régulièrement et il continuera à agir ; mais il faut bien constater que pas un seul des accords de partenariat économique (APE) entre l'UE et les différentes régions africaines n'a encore été conclu, après dix années de négociations ! Sans parler des difficultés spécifiques des relations de l'UE avec tel ou tel pays. Certaines situations sur place sont dramatiques, on le sait ; plusieurs conflits sont loin d'être apaisés, il y en a même de nouveaux qui surgissent, comme entre les deux Soudan.

Je crois qu'il est difficile de concilier l'autonomie indiscutable des pays africains et la sauvegarde de relations aussi spéciales que celles instaurées il y a longtemps entre l'UE et ces pays, sans les adapter. L'Europe doit y réfléchir. À demain pour quelques conclusions. (F.R.)

 

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