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Bulletin Quotidien Europe N° 10288
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE/Méditerranée: quitter la fiction pour aboutir à la coopération réelle

Le projet global est irréaliste. Les réserves sur l'adhésion de la Turquie (voir cette rubrique d'hier) ne constituent aucunement un rejet de ce grand pays par l'UE. Le choix ne se situe pas entre l'adhésion ou rien. La Turquie entretient avec l'UE des relations très étroites, fondées sur l'Union douanière, cas unique qui en fait le pays ayant les liens commerciaux les plus étroits qui existent. L'adhésion est inopportune pour des raisons à la fois géographiques, institutionnelles, politiques et économiques ; mais la Turquie reste le pays tiers le plus étroitement lié à l'UE, tout en gardant son autonomie et sa liberté d'action notamment en politique étrangère. Et les liens peuvent encore être renforcés.

Des considérations partiellement analogues sont applicables à l'Union pour la Méditerranée (UpM), dont d'ailleurs la Turquie fait, sans aucun enthousiasme, partie. Cette rubrique soutient dès le départ que cette UpM, telle qu'elle a été conçue, est une vue de l'esprit, malgré les acrobaties et les astuces qui en ont tellement de fois adapté les dimensions géographiques et la signification. Son échec en tant que réalisation globale est évident. L'UpM ne parvient même pas à organiser un Sommet au niveau des chefs d'État ou de gouvernement, tant les pays de la rive sud sont divisés: conflits entre eux, frontières fermées, ambitions différentes. Mais l'échec du projet global ne signifie pas que d'autres formes de coopération soient impossibles ; au contraire, l'UE continue à développer ses relations bilatérales avec plusieurs pays de l'autre rive, et ces derniers composent dans quelques cas des petits groupes de coopération autour de tel ou tel projet spécifique. C'est le projet global qui a échoué, alors que les liens de l'UE avec l'un ou l'autre des pays tiers méditerranéens se renforcent, avec des modalités de plus en plus différenciées.

Objectifs divergents. La raison de cette situation est simple: les pays tiers méditerranéens ont, pour leurs relations avec l'UE, des objectifs et des ambitions divergents. L'objectif global d'une zone de libre-échange euro-méditerranéenne ne peut pas être atteint parce que: certaines frontières entre des pays de la rive sud sont fermées ; certains pays rejettent l'objectif du libre-échange en lui-même (Algérie) ; d'autres ont déjà des liens plus étroits (Turquie), d'autres encore visent l'adhésion à l'UE (Balkans). En fait, chacun négocie avec l'UE son accord bilatéral spécifique correspondant à sa situation et à ses objectifs.

Les effets négatifs de cette situation sont évidents ; l'UpM ne parvient même pas à organiser un Sommet ; les conflits entre certains pays de la rive sud s'amplifient ; les débats de l'organisme parlementaire commun ne dépassent presque jamais le stade des déclarations de principe, rhétoriques et parfois désagréables ; seule la bureaucratie se gonfle et se développe. Dans ces conditions, les résultats positifs des relations bilatérales de l'UE avec les pays de l'autre rive, significatifs dans certains cas, n'ont pas de visibilité générale et ils sont de toute manière présentés et accueillis sans aucune référence effective à l'UpM. Dans ce sigle, le terme Union n'a aucun rapport avec la réalité. Les pays de la rive sud qui ont établi avec l'UE des relations très fortes, comme le Maroc, n'ont aucune intention d'attendre les autres ; chacun négocie pour son compte, les objectifs diffèrent, et aucun ne renonce à sa spécificité ni à ses conflits éventuels avec le voisin. Par exemple, l'Algérie ralentit le démantèlement douanier et intensifie les liaisons énergétiques.

Incertitudes et lacunes du côté de l'UE Il ne faut toutefois pas croire que du côté de l'UE tout soit clair. L'aspect institutionnel est controversé: l'UpM est-elle une réalisation communautaire ou intergouvernementale ? Quels sont les responsabilités et les moyens d'action de la Commission ? De son côté, le Parlement européen cède à la rhétorique: appui et enthousiasme de principe à l'égard de l'UpM, critiques et opposition lorsque l'on passe aux mécanismes d'application. José Bové s'est vivement opposé au volet agricole de l'accord UE/Maroc qui, à son avis, donne le «coup de grâce» aux paysans espagnols, français, italiens et grecs et serait ruineux aussi pour l'agriculture familiale marocaine. À son avis, le PE ne l'approuvera jamais. Mais à ma connaissance ni M. Bové ni aucun autre parlementaire n'avait formulé d'objections lorsque le projet d'une zone de libre-échange euro-méditerranéenne avait été lancé…

Horizon 2030 ? Ceci dit, la coopération entre les deux rives est indispensable face aux problèmes réels, très sérieux et qui pourraient devenir dramatiques: détérioration de la mer Méditerranée, contrôle de la pêche, pénurie d'eau pour la zone arabe. Des projets sérieux dans ces domaines seraient plus utiles que certaines sessions parlementaires faites de rhétorique et de revendications. Une étude (voir bulletin n° 10280) indique l'échéance 2030 pour surmonter la méfiance réciproque et les réticences, en dépassant le stade actuel caractérisé par « l'absence de vision commune, de volonté politique et de confiance ». À méditer.

(F.R.)

 

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