*** WILLY HELIN: L'enfant de Berlin, la vie tumultueuse de Maximilien Ebert. France Europe Éditions (B.P. 4049, F-06301 Nice Cedex 4. Internet: http://www.france-europe-editions.com ). 2009, 283 p., 16 €. ISBN 978-2-84825-234-6.
La Bibliothèque européenne n'a pas pour habitude de parler de romans, que du contraire. Sa vocation n'est pas de faire concurrence aux rubriques littéraires des grands titres de la presse généraliste et encore moins aux magazines spécialisés. Toutefois, pour ce dernier numéro avant l'interruption estivale, une entorse à la règle nous a paru s'imposer. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons qui se conjuguent.
La première de ces raisons, c'est que nous sommes précisément en période de vacances, ce qui, à l'évidence, autorise des lectures moins « sérieuses » qu'à l'ordinaire.
La deuxième raison, c'est qu'en emportant ce livre dans ses bagages, le père ou la mère pourra toujours se donner bonne conscience en annonçant surtout vouloir le faire lire par son ou ses ados.
La troisième raison, c'est que ce « roman » parle de l'Europe. De manière romancée, certes, mais de manière très plausible aussi. L'auteur s'en explique d'entrée de jeu: « Les historiens ne m'en voudront pas d'avoir mis dans la bouche de personnes célèbres des propos qu'elles n'ont sans doute pas tenus: à la sécheresse du vrai se substitue la chair, la passion, l'amour, la tristesse, la haine de l'imaginaire. Les pères fondateurs de l'aventure européenne et leurs héritiers me pardonneront cette liberté: mon récit ne modifie en rien la valeur et l'œuvre de ces personnes qui ont, elles, écrit un chapitre crucial de notre Histoire, avec majuscule ».
La quatrième raison, c'est que l'auteur de ce livre compte trente années de carrière à la Commission. Aujourd'hui à la tête de la Représentation de la Commission auprès de la Belgique, cet ancien journaliste - le style rappelle d'ailleurs l'agencier qu'il a été… - a longtemps été l'un des personnages emblématiques du Groupe du porte-parole. Son franc-parler et son refus de toute langue de bois valent à ce ketje de Bruxelles de conserver la reconnaissance et l'amitié de nombre de ses anciens confrères, à l'Agence Europe notamment. Sachez aussi, à cet égard, qu'il a dédié ce roman à deux de ses anciens « patrons » de nationalité belge, à savoir à la mémoire de Karel Van Miert - « Un grand européen, un être humain, mon ami » - et à Étienne Davignon - « un bâtisseur d'Europe, un patron hors du commun, un rare homme d'État qui a toute mon admiration ».
Que dire de plus ? Un roman ne se déflore pas. Sachez seulement que Maximilien Ebert est né à Berlin. Sa maman est Française. Son père est Allemand, et opposant à Hitler. Le 12 mai 1945, jour où le roman démarre, Maximilien va avoir quatorze ans, est orphelin, a faim et vit dans les ruines de l'Église du Souvenir à Berlin. Une vie d'Européen commence dans la souffrance. À Berlin, il reviendra dans d'autres circonstances, lors de la visite du président Kennedy en juin 1963 puis après la chute du Mur. L'épilogue est plus heureux que le prologue. De Paris à la Charente, de Bruxelles à Messine, Maximilien n'y aura pas été pour rien…
Michel Theys
*** Esprit. L'Europe après la crise grecque. Revue Esprit (212 rue Saint-Martin, F-75005 Paris. Tél.: (33-1) 48049290 - Internet: http://www.esprit.presse.fr ). Juillet 2010, n° 366, 24,00 €. Abonnement: 113 €.
Dans cette revue fondée en 1932 par le philosophe Emmanuel Mounier, les articles sur l'Europe sont relativement rares. Aussi faut-il saluer, dans le numéro de juillet, un ensemble de trois contributions de qualité.
La première, signée Jürgen Habermas, est traduite de l'allemand. Intitulée tout simplement « Le sort de l'Europe », elle porte principalement sur l'attitude du gouvernement allemand au cours - ou tout au moins au début - de la crise monétaire. L'auteur ne ménage pas sa critique: « L'Allemagne d'aujourd'hui est insensible, constipée, et c'est en amont qu'il faut en rechercher les causes. Dès la réunification, en s'ouvrant sur une Allemagne redevenue grande et toute à ses propres affaires, la perspective s'est mise à changer. (…) Aujourd'hui, les élites allemandes jouissent d'un État-nation qui leur a permis de rallier la normalité ». Jugement sévère, qui eut mérité d'être équilibré par le rappel de quelques propositions venues d'Allemagne, auxquelles les gouvernements français de l'époque n'ont pas cru devoir répondre.
La deuxième contribution est celle de Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan en France, sur « La crise de confiance dans l'Europe ». Sa critique porte sur l'inconsistance des premières réponses à la crise, faute de gouvernement économique de l'Europe. L'auteur rejoint sur ce point la position bien connue de Jacques Delors: « Il faut mettre en place une coordination économique et financière ». En même temps, les États nationaux devront prendre les mesures nécessaires pour assainir leur économie, en traitant chacun ses problèmes dans une approche globale.
La troisième contribution, signée Jean-Claude Barbier, professeur à Paris-Sorbonne, devrait intéresser tout particulièrement les détenteurs du pouvoir d'informer le public et de contribuer à former des citoyens. Les Européens doivent apprendre ce qu'est la solidarité internationale et la confiance réciproque. De nombreuses initiatives sociopolitiques et socioculturelles devront y contribuer. L'Eurobaromètre peut servir d'instrument de mesure, rappelle l'auteur. Encore faut-il avoir l'intelligence et le courage de poser les questions les plus significatives.
(J-RR)
*** ANDREAS FISCHER-LESCANO: Europäische Rechtspolitik als transnationale Verfassungspolitik. Soziale Demokratie in der transnationalen Konstellation. Zentrum für europäische Rechtspolitik, Universität Bremen (Universitätsallee, GW 1, D-28359 Bremen). Collection « ZERP -Diskussionspapier », n° 2. 2010, 28 p., 8 €.
Le projet européen ne fait pas, et n'a jamais fait, l'unanimité au sein des États membres de l'Union. Des fractions politiques se mobilisent encore afin de le contester ou, du moins, les politiques développées en son nom, quand ce n'est pas sa légitimité même. Ces critiques proviennent le plus souvent du Royaume-Uni ou du Danemark, ainsi que de certains « nouveaux » États membres. Si elles sont moins connues, les dissensions en Allemagne n'en sont pas moins bien réelles aussi. Un front rassemblant « Die Linke » et la CSU, représentés respectivement par Diether Dehms et Peter Gauweilers, fait aujourd'hui partie des eurosceptiques bon teint. L'Union est vue par certains Allemands non seulement comme l'exécutante du néo-libéralisme, mais aussi comme une bureaucratie lourde et militariste puisqu'elle serait la cause de l'envoi de l'armée allemande dans l'opération « Atalanta » et en Afghanistan. Dans le domaine social, les avancées - fort maigres au demeurant, selon l'auteur - n'ont été permises que par la Cour de justice à travers sa jurisprudence. De plus, l'Union s'est retrouvée, pendant près d'une décennie, dans une errance constitutionnelle qui paraissait sans fin. Lorsque les chefs d'État et de gouvernement se sont accordés sur le Traité de Lisbonne, la Cour constitutionnelle allemande a été saisie et sa réponse à l'entrée en vigueur de ce texte fut un « oui, mais » des plus ambigus, ce qui n'a pas manqué de contribuer à renforcer l'image négative de l'Union pour ses opposants. Cet ouvrage d'Andreas Fischer-Lescano est avant tout une réflexion sur la politique constitutionnelle transnationale sur la base de cet arrêt controversé. Dans la première partie qui offre une analyse de celui-ci, l'auteur en profite pour s'enquérir de la faisabilité de la création d'un État fédéral européen. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, divers thèmes sont envisagés à l'aune de la politique constitutionnelle transnationale, notamment celui de la possibilité d'une démocratie transnationale ou d'un droit social transnational. Enfin, la possibilité de placer le droit social au niveau du droit constitutionnel est étudiée.
(JD)
*** OLIVIER DE SCHUTTER, JACQUES LENOBLE (sous la dir. de): Reflexive Governance. Redefining the Public Interest in a Pluralistic World. Hart Publishing (16C Worcester Place, Oxford, OX1 2JW, UK. Tél.: (44-1865) 517530 - fax: 510710 - Courriel: mail@hartpub.co.uk - Internet: http://www.hartpub.co.uk ). Collection « Modern Studies in European Law », n° 22. 2010, 235 p., 50 £. ISBN 978-1-84946-068-2.
Cet ouvrage très dense est l'un des aboutissements d'un programme de recherche financé sous le 6ème Programme-cadre de R&D et piloté par le Centre pour la philosophie du droit de l'Université catholique de Louvain. Consacré à la « gouvernance réfléchie », il voit des politologues, juristes, économistes et autres philosophes vérifier en quoi ce cadre théorique pourrait paver la voie à de nouvelles formes de gouvernance se fondant plus que les autres sur l'apprentissage, donc l'écoute des autres. Après des chapitres introductifs de nature théorique, les implications de la gouvernance réfléchie sont vérifiées dans différents domaines, des services d'intérêt général aux droits sociaux fondamentaux en passant par les services de santé, les cadres institutionnels pour les marchés, la gouvernance des entreprises, la gouvernance réglementaire et les biens communs.
(PBo)