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Bulletin Quotidien Europe N° 10172
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Les vrais amis de la Turquie et de l'approfondissement de ses liens avec l'UE

Priorités différentes. Je me demande parfois si les vrais amis de la Turquie sont ceux qui soutiennent avec entêtement son adhésion à l'UE ou ceux qui la considèrent comme une erreur. Les vrais défenseurs du rôle historique de la Turquie, en Asie, en Europe dans le monde, sont, à mon avis, ceux qui partagent l'ambition d'Ankara à relancer et à diversifier ce rôle, en tenant compte des réalités de la géographie et de l'histoire, plutôt que ceux qui préconisent qu'elle accepte les règles communautaires, souvent éloignées de ses aspirations et de ses traditions. Ankara est en train de développer avec vigueur et imagination une politique étrangère autonome, pour laquelle une liberté d'action est indispensable. On pourrait répondre que certains États membres actuels en font autant. C'est en partie vrai ; mais le Traité de Lisbonne modifie et encore plus modifiera cette situation ; le chemin sera lent et complexe, mais l'adhésion hypothétique de la Turquie se situerait de toute manière à un moment où le service diplomatique commun de l'UE sera pleinement opérationnel et l'UE s'habituera, lentement, un sujet après l'autre, à parler d'une seule voix. Et tout indique que la politique étrangère européenne commune ou coordonnée n'aura ni les mêmes objectifs ni les mêmes priorités que la politique turque, telle qu'elle se dessine et qui pas à pas est en train de s'affirmer.

Je n'ignore pas la thèse américaine selon laquelle l'UE serait responsable du fait que la Turquie est de moins en moins « occidentale » et concentre son intérêt et ses priorités sur les relations avec la Russie, l'Iran, l'Irak et plusieurs États issus du démantèlement de l'ancienne URSS. Les réticences de l'UE à l'adhésion turque seraient, selon cette thèse, à l'origine des nouvelles orientations d'Ankara. Même si c'est le ministre américain de la Défense qui l'affirme, je crois que c'est faux. Ce qui était anormal, c'était la faiblesse précédente des relations de la Turquie avec des pays et des territoires qui avaient fait partie auparavant de l'empire ottoman, et qui, dans quelques cas, sont même restés fidèles à la langue turque. Les relations avec la Syrie se sont transformées. Le rôle de la Turquie face à l'Iran, on le connaît. Avec l'Irak, et en particulier avec le Kurdistan irakien, les relations étroites sont indispensables, notamment à propos du problème kurde. Les liens politiques vont de pair avec le développement des liens économiques: expansion des échanges commerciaux avec la Syrie ; l'Iran deuxième fournisseur de gaz ; achat de pétrole du Kurdistan irakien, etc. S'ajoute le rapprochement turc avec des pays émergents éloignés comme le Brésil.

D'ailleurs, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmed Davutoglu, n'est pas avare de déclarations éclairantes et parfois tonitruantes sur le rôle auquel son pays aspire, qui n'est certes pas de devenir un pion de la politique étrangère de l'UE avec Mme Ashton comme porte-parole. Sa priorité est d'établir de bonnes relations avec tous ses voisins, y compris la Grèce (il discute avec elle la possibilité de réduire les dépenses militaires respectives) et l'Arménie ; l'objectif est que son pays soit reconnu comme puissance régionale.

Relations essentielles. Dans ce contexte dynamique, les relations avec l'UE continuent et continueront à occuper un rôle essentiel, pour ne pas dire le premier, pour des raisons politiques, économiques, géographiques et historiques. M. Davutoglu était avant-hier à Bruxelles pour l'ouverture d'un nouveau chapitre des négociations d'adhésion avec l'UE, et le commissaire européen Stefan Füle a parlé d'un doute zéro sur la volonté de l'UE de conclure les négociations (voir notre bulletin d'hier). Il ne faudrait quand même pas oublier que, après des années de négociations, les chapitres ouverts sont 13 (sur 35) et un seul a été clos provisoirement. Et deux des grands pays de l'UE - France et Allemagne- ont pris position contre l'adhésion turque. Certains États membres de l'Est devraient réfléchir à la viabilité de la politique de cohésion et de la politique agricole commune telles qu'elles existent actuellement, si la Turquie devait y participer. Le fonctionnement institutionnel de l'UE serait bouleversé, car la Turquie aurait la délégation parlementaire la plus nombreuse et davantage de poids que l'Allemagne au sein du Conseil. L'insistance sur l'adhésion comme formule irremplaçable risque de détériorer les relations euro-turques, alors que les deux parties sont déjà en Union douanière (cas pratiquement unique) et que les liens économiques, culturels (la fascination d'Istanbul !) et autres sont profonds et se développent sans cesse. Les incompréhensions risquent de compromettre ou de dévier même la coopération énergétique, le projet Nabucco y compris, alors qu'elle est indispensable. Sur le plan militaire, la Turquie joue progressivement un rôle autonome même dans le cadre de l'OTAN ; comment l'imaginer à l'intérieur de la PESD ? Et laissons de côté l'aspect de la religion, qui n'a rien à voir.

Pourquoi risquer de gâcher tout ce qui existe et les développements futurs, alors que les perspectives de coopération croissante et concrète sont favorables et pratiquement illimitées ? (F.R.)

 

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