Un tournant historique, si…En lisant les journaux et en regardant le relief des titres, les trois journées de Göteborg auront été importantes non pas pour ce qui s'est passé au Conseil européen, mais plutôt en marge: la rencontre avec les Etats-Unis et la violence des manifestations. Il faut effectivement reconnaître que les chefs de gouvernement n'ont rien dit de nouveau à propos du vote irlandais et du débat sur l'avenir de l'Europe, et qu'ils n'ont pas ajouté grand-chose à ce qu'auraient pu dire les ministres des Affaires étrangères sur les "thèmes chauds" de politique étrangère (Moyen-Orient, Balkans, etc.). Mais le développement durable - sujet central de ce Sommet, il occupe le quart des "conclusions de la présidence" - a été injustement éclipsé par l'actualité politique, car les principes retenus à Göteborg peuvent représenter un tournant de l'action de l'UE, une nouvelle manière d'appréhender le développement et ses priorités.
Göteborg n'apporte toutefois pas encore, dans ce domaine, de mesures opérationnelles, mais seulement l'affirmation d'une volonté politique ferme, les objectifs, les procédures et un calendrier partiel. Dans ces conditions, il n'était pas facile d'émouvoir les foules. Et le passage des bonnes intentions aux réalisations ne sera pas aisé, car les divergences entre les Etats membres apparaissent dès que l'on regarde les mesures concrètes: la taxe sur l'énergie, la suppression des aides au tabac, la renonciation aux subventions du charbon, et ainsi de suite. Pourtant, le sujet est au moins aussi important pour l'avenir de l'humanité que le changement climatique. Pour le lecteur patient, j'y consacrerai bientôt un commentaire spécifique.
Respectons, pour le moment, la présentation faite aux opinions publiques.
Sabotage américain de la lutte contre les paradis fiscaux? L'élément positif de la rencontre avec le président Bush réside dans la meilleure compréhension des positions réciproques entre des personnalités qui craignaient peut-être des positions encore plus fermées, au vu des divergences sur des thèmes essentiels: Kyoto, bouclier anti-missiles, nouveau round commercial, unilatéralisme, législations américaines extra-territoriales, et aussi (élément dont on ne parle presque pas) le sabotage américain de l'action internationale contre les "paradis fiscaux", mise au point, avec sa "liste noire", dans le cadre de l'OCDE après des années de travail. Quelles que soient les déclarations apaisantes de Göteborg, sur tous ces points, les divergences subsistent. En particulier, à propos du nouveau cycle de l'OMC, les Quinze "invitent" les Etats-Unis à se joindre à l'UE pour souhaiter qu'il soit "inclusif", couvrant les objectifs stratégiques bien connus de l'Europe, ce qui laisse comprendre qu'à ce sujet les deux parties sont encore éloignées. Mais, en général, les orientations de départ du président Bush n'ont pas représenté une mauvaise surprise car elles étaient largement connues; les contacts personnels et la disponibilité au dialogue qui est apparue contribueront sans doute à aplanir une partie des difficultés. C'est tout ce que l'on peut dire pour le moment.
La nature fasciste de la violence. La violence qui a explosé à Göteborg a eu au moins un mérite: démasquer certains groupes de pseudo-contestataires. Leur nature fasciste a éclaté au grand jour, si l'on donne au terme "fasciste" sa vraie signification: minorités violentes qui veulent imposer leurs vues par la force. Le Premier ministre suédois a parlé de "groupes criminels qui veulent détruire la démocratie" et le président Prodi a souligné que ces groupes "minent le message des manifestations pacifiques". Les mouvements qui ont des idées et des convictions à défendre commencent à se rendre compte du piège; Greenpeace, dont le rôle de pionnier et les mérites sont indiscutables, s'est dissocié des criminels: son directeur pour l'Europe, Hans Wolters, a déclaré que le message contre la mondialisation sauvage et pour le protocole de Kyoto a été démoli par les actions violentes et qu'aucun message politique n'était véhiculé par les contestataires. Et ceci arrive juste au moment où l'orientation en faveur d'un grand nombre de thèses de Greenpeace et d'autres organismes est en train de s'affirmer par des voies démocratiques, que ce soient les progrès de l'idée d'une gouvernance mondiale ou l'action de Pascal Lamy pour un round de l'OMC introduisant des règles du jeu dans la mondialisation. Les contestataires de bonne foi doivent encourager ces évolutions, qui en ont encore bien besoin; des groupements comme Attac (qui soutient la taxe Tobin) et d'autres qui veulent affirmer, et non détruire, la démocratie, doivent se distinguer et se séparer du fascisme des rues.
D'autres aspects du Sommet méritent d'être soulignés, comme la décision de principe d'admettre l'Ukraine (ainsi que la Moldova) dans la "Conférence européenne". Dans le dossier "élargissement", la controverse "date ou pas date" pour la conclusion des premières négociations a fait l'objet d'un compromis qui ne signifie pas grand-chose: l'échéance de la fin de 2002 est indiquée mais assortie d'un verbe au conditionnel, et en précisant: "pour les pays candidats qui sont prêts". Plusieurs chefs de gouvernement ont explicitement souligné, après le Sommet, que l'indication de la date ne comporte aucun engagement, mais représente "une possibilité, un encouragement" (Jean-Claude Juncker). Ce dossier est lié au "non" irlandais au Traité de Nice. Voir à ce sujet la "petite chronique" qui suit. (F.R.)