Bruxelles, 20/11/2008 (Agence Europe) - À six mois des élections européennes, nous poursuivons notre série d'entretiens avec les présidents des groupes politiques au Parlement européen. Député européen depuis 1994, le libéral démocrate britannique Graham Watson livre sa vision du rôle accru joué par l'institution européenne au sein du triangle institutionnel communautaire. Il se félicite des résultats concrets obtenus au cours de ce mandat par le groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (ADLE) qu'il préside, parmi lesquels le poids politique accru de son groupe, la promotion des libertés civiles et le choix du dissident chinois Hu Jia pour le prix « Sakharov » 2008. (M.B.)
EUROPE: Quels sont, à ce jour, les principaux résultats atteints par le groupe libéral ?
Graham Watson: Je pense que notre principal résultat, et il s'agit d'un résultat conséquent, est d'être devenu le plus important des troisièmes groupes que ce Parlement européen ait jamais connus. Par le passé, le groupe libéral n'a jamais compris plus de cinquante députés. Au cours de ce mandat, nous sommes plus de cent. C'est un résultat formidable. Et nous l'avons fait, non seulement en brisant l'idée selon laquelle il n'y a que deux grands groupes et un certain nombre de petits groupes. Nous l'avons fait en créant un groupe de taille moyenne qui se retrouve au centre politique de cette maison.
Bien sûr, en termes de résultats, je pense aussi à la manière dont nous avons pesé sur le contenu des politiques. Par exemple, le rôle clé que nous avons joué dans l'accord sur la directive « REACH » sur le contrôle des produits chimiques et celui sur la réduction des frais d'itinérance pour les téléphones portables était important. Je suis très fier que nous ayons été le groupe à avoir fait pression sur la Commission pour qu'elle présente deux propositions de directive, ce qu'elle a fait: l'un sur les droits des patients - il s'agit d'une campagne de mon groupe qui a été leader dans ce domaine - et l'autre sur le paquet relatif à l'anti-discrimination. Donc, je pense que nous avons aussi eu de l'influence. Sans oublier Hu Jia qui était cette année le candidat des Libéraux pour le prix Sakharov et il a gagné !
Mais le résultat dont je suis le plus fier, c'est que mon groupe abrite les vraies forces pro-européennes. Celles et ceux qui s'étaient inquiétés de voir certains éléments du groupe PPE-DE et de la gauche devenir anti-européens ont trouvé dans notre groupe un foyer. Nous avons créé au centre du PE un groupe d'une taille inconnue à ce jour et continuellement engagé en faveur de la construction européenne et de l'élargissement de l'Union européenne.
EUROPE: Quels sont les principaux résultats du Parlement européen durant ce mandat ?
G.W.: Je pense que nous avons réussi, au niveau européen, à être l'institution qui a attiré l'attention sur les droits de l'Homme. La Commission et le Conseil n'ont pas un bon bilan en matière de droits de l'Homme. Le Parlement, aux yeux du monde entier, y compris au sein de l'Union européenne, est devenu le forum où ces droits sont débattus. Je vois mes collègues s'impliquant pour les libertés civiles en Europe, qu'il s'agisse de s'opposer aux Américains dans le traitement de certaines données sur les passagers aériens, ou à l'utilisation élargie des scanners corporels sans contrôle adéquat sur la façon dont les données doivent être conservées ou utilisées. Cela a été un résultat important du PE pour lequel nous nous sommes beaucoup battus. De façon générale, le PE a mûri. Je pense que nous sommes devenus l'interlocuteur naturel du Conseil tandis que la Commission est désormais beaucoup plus dans un rôle d'administration publique que par le passé.
Nous avons par ailleurs fait beaucoup pour réformer nos propres méthodes de travail. Le groupe de travail conduit par la sociale-démocrate allemande Dagmar Roth-Behrendt, dans lequel tous les groupes ont été actifs, a fait des propositions afin de changer la façon dont le PE fonctionne et de le rendre apte à l'évolution actuelle de l'UE. Par là, nous avons traité les problèmes résumés par l'expression « déficit démocratique ».
EUROPE: Le fait que la Commission joue davantage un rôle d'exécutant constitue-t-il une évolution positive ?
G.W.: Je pense que nous avons atteint une étape intéressante du développement de l'UE. Si vous croyez, comme je le crois, en la démocratie parlementaire, alors il revient essentiellement au Parlement de prendre des initiatives et de décider. La Commission devrait être un exécutant, mais dans son cas, il y a une différence, elle est gardienne des traités. À ce titre, elle peut et doit prendre des initiatives afin de garantir le respect des traités. J'aurais aimé voir une Commission plus courageuse dans la prise d'initiatives.
EUROPE: Dans quels domaines par exemple ?
G.W.: Dans la protection des libertés civiles, dans la promotion des droits de l'Homme.
EUROPE: Comment jugez-vous le travail de la Commission « Barroso » dans son ensemble ou de certains commissaires en particulier ?
G.W.: Je pense que la Commission a été bonne quand elle a eu le courage d'agir de manière indépendante, mais mauvaise quand elle a eu peur d'agir pour ne pas contrarier Londres ou Paris ou Berlin ou Rome. C'est un bilan contrasté. Sans aucun doute, l'équipe des commissaires a été très forte. Je pourrais en citer plusieurs, mais je pense plus particulièrement à Neelie Kroes et son travail dans le domaine de la concurrence, à… des gens comme Stavros Dimas et son travail sur l'environnement et à Andris Piebalgs pour l'énergie. J'espère que nous en reverrons beaucoup dans la prochaine Commission.
EUROPE: Quelles doivent être les priorités au niveau européen pour les cinq ans à venir ?
G.W.: Nous devrions faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Et réussir l'agenda de Lisbonne qui est encore plus nécessaire par temps de récession économique. Mais je pense que notre vision sur la stratégie de Lisbonne et le développement de notre économie devraient davantage tenir compte de ce que j'appellerais l'Agenda de Cardiff et l'Agenda de Göteborg. En d'autres termes, nous devons trouver le juste équilibre entre croissance économique, cohésion sociale et développement durable. Parce que l'on a parfois l'impression que cette Commission a été très focalisée sur la croissance économique et moins sur la cohésion sociale et le développement durable. On ne peut pas véritablement juger la Commission avant la fin de son mandat. Et il y a deux choses que nous avons accueillies favorablement: le paquet « social » et le paquet « Énergie/Climat ». Si nous arrivons à faire passer ces deux dossiers, notre jugement sur la Commission sera, tout compte fait, positif.
EUROPE: Faut-il un nouvel Agenda de Lisbonne maintenant et pas en 2010 ?
G.W.: Je pense que le Conseil a déjà abandonné 2010 en tant qu'objectif. Il est important de concentrer nos efforts dans les investissements dans l'éducation, la recherche et l'innovation, de manière à doter l'UE d'une bonne base pour le futur et à remettre les gens au travail.
EUROPE: Qui devrait être votre candidat à la prochaine Commission ?
G.W.: Eh bien… (sourires…). Autant que je sache seulement un candidat a été annoncé à ce stade. Il pourrait y en avoir d'autres et je pense que les gouvernements devraient considérer tous les candidats potentiels pour voir qui serait le meilleur. (…) Souvenez-vous que mon groupe est une alliance de deux partis différents: le Parti européen des libéraux, démocrates et réformateurs (ELDR), qui est le plus gros, et le Parti démocrate européen (PDE), qui est plus petit. Je ne pense pas que l'un ou l'autre réfléchisse à la possibilité de présenter un candidat mais je ne peux pas l'exclure. L'important pour le prochain président de la Commission est qu'il dispose du soutien d'une forte majorité parlementaire. Je conseillerais au Conseil, parce qu'après tout c'est lui qui décide selon le Traité de Nice, de choisir un président de la Commission qui bénéficie d'une majorité forte et stable dans ce Parlement.
EUROPE: Aussi parmi les Libéraux ?
G.W.: Nous avons beaucoup de gens qualifiés, c'est sûr !
EUROPE: Mettrez-vous en avant un leader libéral pour les élections européennes ?
G.W.: Lorsque nous pensions que le Traité de Lisbonne serait en vigueur pour les prochaines élections, nous nous préparions en tant que famille politique à présenter des candidats pour les postes les plus importants. Maintenant qu'il est clair que nous aurons les prochaines élections et la préparation de la prochaine Commission avec le Traité de Nice, nous acceptons que ce soit de la prérogative du Conseil de choisir le président de la Commission.
EUROPE: Lors du Congrès du parti ELDR à Stockholm, le rôle protecteur de l'euro en temps de crise financière a été souligné. Quel est votre opinion à ce sujet ?
G.W.: Je suis de l'avis que sans l'euro quelques pays membres seraient maintenant en banqueroute. Le succès de l'euro a sauvé l'Europe, y inclus les pays hors de la zone euro. J'espère que dans mon propre pays nous reconnaîtrons ce fait et que nous réviserons notre décision de ne pas y participer.
EUROPE: Pensez-vous faire encore mieux lors des prochaines élections ?
G.W.: C'est aux électeurs de décider. J'espère que nous reviendrons dans le prochain Parlement encore plus forts qu'aujourd'hui.