Certitudes et perplexités. L'UE respectera ses engagements à l'égard des pays balkaniques. Mais leur adhésion demeure subordonnée au respect des exigences fixées depuis longtemps: parallélisme entre l'élargissement et l'approfondissement de la construction européenne ; respect des conditions contraignantes par les pays candidats (voir cette rubrique d'hier). L'UE restera de toute manière active dans cette région, dans un esprit de solidarité et de voisinage, pour les raisons efficacement résumées par le commissaire européen Olli Rehn: communauté de destins, stabilité politique de la région, intérêt commun au développement des pays économiquement en retard, importance stratégique de la région, et ainsi de suite. Les pays balkaniques sont essentiels pour l'UE de tous les points de vue. M. Rehn a annoncé que l'UE entend anticiper une partie de son assistance financière en l'orientant vers le soutien aux petites et moyennes entreprises et aux projets d'infrastructures. Il me paraît évident que ces annonces seront concrétisées de toute manière, même au cas où les adhésions n'interviendraient pas dans des délais prévisibles.
Les invitations à la prudence d'Elmar Brok et de ceux qui les partagent ne constituent en rien une attitude réticente à l'égard de l'action de l'UE dans la région concernée. Au contraire, M. Brok a toujours prôné l'amélioration, l'approfondissement et le renforcement de la présence communautaire. La question est de savoir si les adhésions rapides représentent la voie la meilleure, et si la pression politique en ce sens ne risque pas d'avoir des effets opposés à l'objectif recherché, au détriment aussi bien des pays concernés que de l'UE elle-même. Inutile d'insister sur l'aspect interne à l'Union: les incertitudes à propos du Traité de Lisbonne privent l'UE des innovations institutionnelles indispensables, et sa capacité d'absorption de nouveaux États membres est, pour le moment, inexistante, si l'on veut maintenir les objectifs d'intégration.
En faveur de la Serbie. De leur côté, les pays balkaniques sont dans la plupart des cas encore loin de remplir les conditions nécessaires à l'adhésion, à l'exception de la Croatie (qui pourrait conclure les négociations dans la première partie de 2010). La Serbie pourrait atteindre assez rapidement une position analogue, mais elle est tenue à l'écart (refus du statut de pays candidat à l'adhésion, entrée en vigueur suspendue de l'accord de stabilisation et d'association) pour des raisons qui, à mon avis, ne sont pas valables. Qu'ont à voir les jeunes Serbes, qui se veulent et sont pro-européens, avec des crimes de guerre anciens dont souvent ils ne sont même pas au courant ? Que la justice continue à poursuivre ces crimes, mais sans qu'ils constituent un empêchement aux aspirations des nouvelles générations ! Le président serbe Boris Tadic a même osé une ouverture vers une solution raisonnable du problème du Kosovo: en cas d'échec de toute autre formule, il serait disposé à prendre en considération l'indépendance du Kosovo en échange du retour à la patrie serbe de cette portion de territoire kosovar où les Serbes sont nettement majoritaires. La situation est raisonnablement mûre pour que le dossier serbe progresse.
Réflexions indispensables. En revanche, d'autres pays de l'ancienne Yougoslavie ne paraissent pas avoir compris que leur adhésion à l'UE présuppose qu'ils aient d'abord réglé leurs divergences. La Commission européenne cite toujours, en tête des problèmes à résoudre, ceux de la corruption et de la criminalité organisée; elle a sans doute raison, mais on pourrait aussi se demander si, dans quelques cas, la cohérence même de la manière dont certains nouveaux États ont été créés ne justifie pas quelques perplexités. Les mélanges ethniques représentent-ils toujours la voie la plus la plus appropriée pour des apaisements durables ? Les situations du Kosovo et du Monténégro, de la Bosnie-Herzégovine, de l'ancienne République de Macédoine justifient qu'on se pose des questions avant de concrétiser les perspectives d'adhésion à l'UE.
Il revient aux peuples concernés de faire leurs choix, mais l'UE ne doit pas hériter des querelles internes qui prolongent les incertitudes et annoncent les instabilités futures. La tâche est difficile pour les pays concernés, mais pas davantage que celle que les Six de la première communauté européenne (la CECA) avaient accomplie dans les années cinquante.
D'ailleurs, l'unanimité au sein de l'UE paraît dans quelques cas plutôt artificielle. Comment ignorer que l'autonomie du Kosovo n'est pas reconnue par un certain nombre d'États membres, dont l'Espagne ?
Ce tour d'horizon synthétique et forcément approximatif a laissé de côté le cas de la Turquie, qui est spécifique. Cette rubrique y consacrera demain quelques considérations.
(F.R.)