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Bulletin Quotidien Europe N° 9780
JOURNÉE POLITIQUE / (eu) pe/Élections

Pour Francis Wurtz, la Commission fait preuve d'une absence extrêmement dommageable d'esprit critique

Bruxelles, 11/11/2008 (Agence Europe) - Nous reprenons ici, avec Francis Wurtz, notre série d'entretiens avec les présidents des groupes politiques au Parlement européen qui s'inscrit dans la préparation des élections européennes de juin 2009. Le communiste français, qui quittera le Parlement à la fin de cette législature après presque 30 ans passés dans l'hémicycle européen et dix ans à la tête du groupe de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL), nous livre son analyse de l'action de son groupe, du Parlement et de la Commission au cours des cinq dernières années. (O.J.)

EUROPE: Pouvez-vous nous présenter un premier bilan de l'action de votre groupe durant cette législature ?

Francis Wurtz: Cette législature a commencé avec deux batailles emblématiques. La première portait sur la directive Bolkestein sur les services et l'autre, quasiment concomitante, (…) sur le projet de traité constitutionnel. Ces deux batailles dans lesquelles mon groupe a été très engagé - l'ensemble des dix-sept délégations qui composent le groupe étaient unanimement engagées - ont créé les conditions d'un débat de fond sur les finalités de la construction européenne et sur la nature des obstacles à une meilleure implication des citoyens dans la construction européenne (…) sur la crise de confiance et même ce qu'on peut appeler la crise de légitimité du modèle économique et social européen. Nous avons été très engagés, pas seulement à l'intérieur de l'institution, mais on s'est toujours efforcé d'avoir un lien de coordination très étroit avec les organisations de la société civile (…). Ainsi, par exemple, à l'occasion des discussions sur la directive service, nous avons invité des représentants de toutes les organisations impliquées dans cette bataille: à la tribune, j'avais, à ma droite, le secrétaire général adjoint de la Confédération européenne des syndicats chargé de ce dossier, et à ma gauche, le mouvement Attac, et la salle était pleine, avec 300 personnes représentant toutes les sensibilités, toutes les organisations du mouvement.

Une autre grande étape structurante de notre activité dans cette législature a tourné autour de trois, quatre arrêts successifs de la Cour de justice (…) avec l'affaire Laval en Suède, puis l'affaire Viking line en Finlande, puis l'affaire Rüffert en Basse-Saxe… qui ont tourné autour de ce que nous avons estimé être une légitimation du dumping social en se référant explicitement à des articles du traité. En ce sens, cela ne dénotait pas seulement un problème de la jurisprudence de la Cour, mais aussi un problème des orientations sacralisées par les traités.

Nous avons également été très actifs et engagés sur les questions du réchauffement climatique. Nous avons, par exemple, rencontré à plusieurs reprises le président du GIEC, le groupe international d'experts sur le changement climatique, le docteur Pachouri. (…) Nous avons aussi eu une participation très forte dans la bataille parlementaire sur la directive REACH, en particulier de notre composante Gauche verte nordique avec d'autres parlementaires du groupe des verts. Nous avons aussi été très actifs sur les questions de l'immigration. Notre groupe s'est déplacé à Lampedusa, en Sicile, pour visiter le centre de rétention. Nous avons également été à Melilla en Espagne et dans les Canaries. Nous avons ouvert un site Internet et lancé une grande pétition sur l'Europe forteresse, fait circuler une exposition, organiser des débats. Sur les questions de solidarités internationales, nous avons aussi eu une activité assez forte, en particulier sur la question du Proche-Orient, avec de nombreuses délégations envoyées sur le terrain. Voilà ce qui est en quelque sorte le plus structurant: les questions sociales, environnementales, de solidarité, internationales… Et puis enfin, les questions de démocratie, c'est-à-dire l'implication des citoyens, l'égalité entre les genres - là, par exemple, nous participons à un colloque important de Gisèle Halimi sur la clause de la femme la plus favorisée dans l'Union européenne, c'est-à-dire dans chaque domaine quelle est la meilleure mesure qu'il faudrait si possible généraliser. Voilà quelques-uns des axes qui, à mon avis, caractérisent notre activité.

EUROPE: Quels sont maintenant les principaux résultats enregistrés par le Parlement pendant cette législature ?

F.W.: En tant que groupe minoritaire, nous devons apprécier les résultats, y compris quand le résultat global d'un vote ne nous agrée pas. Nous devons l'apprécier en fonction du renforcement d'une position minoritaire. Sinon, nous ne serions pas souvent satisfaits. Je crois que les différentes batailles que je viens d'évoquer ont conduit à une prise de conscience, y compris au Parlement, de l'exigence de reconsidérer un certain nombre de politiques. J'évoquais à l'instant cette affaire que je juge tout à fait cruciale des arrêts de la Cour de justice. La première fois que je suis intervenu sur le sujet, je crois bien que nous étions complètement isolés. Aujourd'hui, nous réunissons sur ce sujet un très large courant, en tout cas dans toute la partie gauche de l'hémicycle.

Sur le changement climatique, je pense que le Parlement s'est avéré être un acteur dynamique qui « booste » plutôt qu'il ne freine les autres institutions européennes comme le Conseil, qui sait imposer le respect. Il l'a encore signifié il y a peu de temps à la Présidence française qu'il ne tolérerait pas n'importe quelle compromission sur le paquet Énergie/Climat. Sur les questions des droits de l'Homme, nous avons eu de grandes satisfactions. Nous avons parfois aussi eu de très grandes déceptions: le fait, par exemple, que la directive « retour », que toutes les organisations concernées appellent « la directive de la honte », ait eu un soutien massif du Parlement européen est quelque chose d'inimaginable à mes yeux. Nous allons maintenant avoir bientôt à nous prononcer sur une autre directive dont le résultat est très attendu dans les milieux sociaux: la directive sur le temps de travail, où le Conseil a adopté une position totalement inacceptable… qui n'est acceptée, je pense, dans presque aucun pays, à savoir la reconduction de la limite hebdomadaire à 48 heures, mais la reconduction aussi de très nombreuses dérogations pouvant aller jusqu'à 65 ou 72 heures. C'est incompréhensible. Et j'espère bien que le Parlement ne cautionnera pas cette position.

EUROPE: Quel est le jugement que vous portez sur l'action de la Commission européenne ?

F.W.: Mon jugement est critique. Je pense que cette Commission a été extrêmement suiviste vis-à-vis du courant le plus traditionnellement libéral. Il y a une absence que je trouve extrêmement dommageable d'esprit critique. Il y a comme une sorte d'incapacité à entendre ou à voir les problèmes que posent dans nos sociétés les positions prises. (…) On peut entendre (…) un ministre des Finances, comme M. Steinbrück en Allemagne, reconnaître lui-même, en petit comité, que l'Union européenne risque de se heurter à une crise de légitimité du modèle économique et social. Et même quand c'est M. Steinbrück qui le dit, voir la Commission n'en tirer aucune conséquence! On sent qu'elle est prisonnière d'un certain nombre de « fondamentaux »: la stratégie de Lisbonne, le Pacte de stabilité, l'indépendance de la Banque centrale européenne… Toute une série de tabous auxquels il est hors de question de toucher, alors même que ces questions sont en débat partout. Elles sont en débat dans nos sociétés, dans les gouvernements, au Conseil… Mais on n'a pas le sentiment que la Commission se situe dans la vie réelle. Elle fait preuve d'un grand dogmatisme qui contribue beaucoup, je pense, à ce malaise qu'on observe dans nos opinions publiques vis-à-vis des politiques européennes.

EUROPE: Quelles devraient être, selon vous, les vraies priorités pour les cinq ans à venir ?

F.W.: Je prendrais d'abord celle qui inonde notre quotidien en ce moment: la crise financière et la crise systémique qui est derrière. S'il n'en avait tenu qu'à la Commission, je ne sais même pas où on en serait aujourd'hui. Maintenant, le débat est ouvert sur les causes de ce tremblement de terre et sur le type de réponses à y apporter. Je pense qu'on s'oriente, à l'heure qu'il est, vers des réponses qui ne sont absolument pas à la hauteur de ce qu'on vient de vivre. On parle de mesures d'ajustement des mécanismes existants pour en améliorer le fonctionnement: les régulateurs n'ont rien régulé, mais on va améliorer la régulation ; les superviseurs n'ont rien supervisé, mais on va améliorer la supervision. Il y a là un barrage culturel (…) qui les empêche d'accepter de regarder ce qui, éventuellement, devrait être remis en cause du modèle qui a été intégré dans la politique européenne à la fin des années 80 et au début des années 90. Et depuis lors de plus en plus: c'est l'achèvement du marché unique, c'est la banque centrale européenne indépendante et entièrement tournée vers les marchés financiers, c'est l'économie de marché ouverte où la concurrence est libre, qui revient dans tous nos traités depuis maintenant quinze ans, c'est l'interdiction de la moindre entrave à la libre circulation des capitaux qui est appliquée seulement depuis 1990 (…) Ce débat-là devrait être la première priorité (…) Accepter de discuter, de revisiter ce qui pour nous, dirigeants européens, étaient des certitudes depuis une vingtaine d'années et qui produisent des résultats qu'on n'attendait pas.

Le deuxième devoir (…), c'est de regarder en face les causes profondes du fossé qui sépare les citoyens des institutions européennes. Qu'est-ce qui cloche ? Où sont les arêtes du modèle actuel qui doivent être revues ? Aujourd'hui, le vécu européen n'est pas ce qu'écrivent les dirigeants de la Commission. La Commission fait de grands efforts de communication. Je leur dis souvent: ce n'est pas une question de communication ; vous ne pouvez pas bien vendre quelque chose qui ne correspond pas à l'attente des gens. Il faut accepter d'entendre ces attentes et accepter de procéder aux remises en cause nécessaires. C'est vrai sur le plan social, mais c'est aussi vrai sur le plan de la participation à l'élaboration, à l'évaluation et au contrôle des décisions. Les gens d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1957, au moment du Traité de Rome, qui acceptaient qu'une élite dirigeante traite de ces questions sans eux. C'est fini. Les gens veulent être impliqués dans l'élaboration des grandes décisions et dans l'évaluation de leurs effets, dans le contrôle de leur mise en œuvre. Or, cette exigence prend de front la culture dominante.

La troisième priorité, c'est que l'Union européenne tienne sa place sur la scène internationale (…), qu'elle use beaucoup mieux de la force qu'elle représente, de l'influence qu'elle est susceptible d'exercer pour faire émerger d'autres règles dans les relations internationales, sur le plan économique comme sur le plan politique. Il y a - je voyage souvent - en Amérique latine, en Afrique, au sud de la Méditerranée et même dans certains milieux des États-Unis, l'attente de l'expression par l'Europe d'une autre voix que celle qui, aujourd'hui, domine. Alors c'était caricatural et insupportable avec l'administration Bush. Mais cela restera vrai avec l'administration Obama pour laquelle j'ai a priori une réelle sympathie.

EUROPE: Obama, une chance pour l'Europe ?

F.W.: C'est peut-être trop tôt pour le dire. Je pense qu'Obama va comme n'importe quel président des États-Unis se battre pour rétablir le leadership américain dans le monde. Et dans une période aussi difficile, il va défendre aussi bien qu'il le peut les intérêts américains et pas seulement les intérêts des Américains que je respecte.

Et enfin, je pense qu'il faut que l'Union européenne contribue à démilitariser les relations internationales (…) Qu'est-ce qu'on fait pour restaurer l'esprit des grandes négociations internationales, le traité de non-prolifération, les grandes négociations de désarmement ? Qu'est-ce qu'on fait pour travailler ensemble à prévenir les conflits ? Quand je vois comment on traite le sud. Que l'Union européenne subisse la honte de devoir être rappelée à l'ordre par le directeur général de la FAO, M. Diouf qui dit: vous nous avez promis, pas seulement les Européens mais l'OCDE, 22 milliards d'aide d'urgence en juin, aujourd'hui - c'était fin octobre - vous vous êtes acquittés de 10% de vos promesses, alors que l'on sait qu'il y a 34 pays qui sont au bord du gouffre! Donc démilitariser les relations internationales et relancer une grande politique de développement.

EUROPE: Quel est votre candidat pour la présidence de la Commission ?

F.W.: Je n'entrerai absolument pas dans cette logique que je réprouve. (…) Je suis pour politiser le débat. Je ne suis pas pour présidentialiser les responsabilités européennes. Je pense que c'est une hyper-délégation de pouvoirs qui ne va pas dans le sens des besoins. (…) Dans l'Union européenne, les débats se limitent à des débats de mise en œuvre d'une orientation stratégique établie. Et ça, ce n'est plus possible. Donc je suis absolument contre une super-délégation des pouvoirs, un président de la Commission qui pourrait dire ensuite: j'ai l'onction du suffrage universel, vous pouvez vous taire. Ce ne serait bon ni pour le Parlement européen, ni pour le débat citoyen. La question démocratique et la question politique ne se règlent pas de cette manière.

EUROPE: Un rêve au moment de quitter le Parlement européen ?

F.W.: Je rêve que l'idée européenne puisse être productrice d'enthousiasme, d'espoir, d'unification du continent, ce qui suppose une petite révolution.

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