J'ai un regret: que la cérémonie solennelle qui a donné formellement naissance à l'Union pour la Méditerranée ait eu davantage d'échos dans les médias et davantage de commentaires (donc, davantage de retentissement dans l'opinion publique) que la présentation au Parlement européen du programme de la Présidence française et le débat qui a suivi. Il y avait pourtant plus de substance dans le débat de Strasbourg que dans la cérémonie de Paris. Tous ceux qui s'intéressent à l'Europe devraient prendre connaissance des quatre pages serrées que notre bulletin n° 9701 a consacrées à l'événement strasbourgeois. Plusieurs sources ont rendu compte de la déclaration de Nicolas Sarkozy ou des réactions de tel ou tel groupe parlementaire, selon ses tendances politiques ; notre bulletin a publié la vue d'ensemble, y compris les déclarations des adversaires de la construction européenne. J'ajoute quelques considérations.
1. Le Parlement européen prend du poids. La présidence du Conseil a donné à la présentation de son programme le caractère d'un véritable débat d'investiture, et M. Sarkozy a répondu à toutes les interventions des parlementaires européens. C'est une constatation importante dans la perspective des élections européennes de l'année prochaine, et les regrets pour le retard de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, qui élargira sensiblement les pouvoirs du PE, n'en sont que plus vifs (et ils aggravent la responsabilité de ceux qui sont à l'origine de ce retard).
2. Pas de nouvelles adhésions sans le Traité de Lisbonne. M. Sarkozy a été clair: sans réforme institutionnelle, l'UE ne peut pas s'élargir. Sa formule est: « Lisbonne et l'élargissement ».
3. Comment sortir de la crise. M. Sarkozy n'a pas indiqué les formules qu'il envisage, mais le fait en lui-même d'indiquer des dates est significatif. C'est avant la fin de sa présidence (peut-être déjà au Conseil européen d'octobre) qu'il présentera ses suggestions. Les juristes travaillent sur les voies possibles (voir notre bulletin précédent), mais l'aval politique doit venir d'abord de l'Irlande où M. Sarkozy se rendra la semaine prochaine. L'objectif serait d'inviter les Irlandais à voter à nouveau au printemps prochain, après avoir donné quelques réponses à leurs soucis mais sans modifier une virgule au texte du traité. Si cette voie n'est pas praticable, l'Irlande devrait alors indiquer comment elle entend respecter les votes des autres États membres, de la même manière que les autres respectent le sien. Mais M. Sarkozy souhaite de toute évidence que les Irlandais, après les assurances appropriées, reviennent sur leur « non », ainsi que l'indique la référence explicite au précédent danois de 1992 qu'il a faite à Strasbourg.
4. Éviter l'Europe à deux vitesses, mais... M. Sarkozy a dit: « La famille européenne, c'est vingt-sept ; essayons d'abord de faire une Union à laquelle tout le monde participe », mais en ajoutant: « Peut-être un jour nous faudra-t-il passer à une Europe à plusieurs vitesses ; mais ceci doit être la dernière solution ». Je rappelle que la formule de la différenciation que Jacques Delors considère comme inéluctable n'implique pas qu'un État membre sorte de l'Union, mais simplement qu'il ne participe pas à certaines réalisations, comme c'est déjà le cas pour la monnaie et pour la zone Schengen ; le Traité de Lisbonne facilite cette possibilité.
5. Pourquoi l'appui populaire à l'Europe est-il en baisse ? Parmi les causes, M. Sarkozy a cité l'attitude de certains responsables nationaux qui n'osent pas défendre chez eux les décisions communes auxquelles ils ont eux-mêmes participé. Il a parlé de lâcheté. De son côté, le président de la Commission, M. Barroso, a évoqué le contraste qui existe entre, d'une part, le respect qui entoure l'UE dans le monde et son influence croissante, et, d'autre part, le sentiment de pessimisme qui semble prévaloir à l'intérieur. Parmi les projets que M. Sarkozy entend développer, plusieurs vont dans le sens des attentes des populations: par exemple, l'agenda social présenté par la Commission et le « pacte européen » sur l'immigration. Il a préconisé aussi l'affirmation explicite d'une exception sportive, et il a indiqué parmi ses objectifs celui de moraliser le capitalisme financier, dont les acteurs doivent « se préparer à recevoir des leçons ». Son message aux citoyens est: « L'Europe a le devoir d'agir, et d'agir tout de suite ; nous ne sommes pas condamnés à l'inaction ».
Les réactions des parlementaires n'ont pas été uniformes, c'est logique, et plusieurs groupes politiques ont fait valoir leurs priorités, parfois contradictoires. Les citoyens feront au printemps prochain leurs choix. La semaine dernière, la démocratie européenne a progressé.
(F.R.)