Hypocrisie. L'avalanche de déclarations et commentaires sur les dangers d'une crise alimentaire mondiale soulève à la fois préoccupations, espoirs et indignation. Préoccupations, pour la gravité des risques de famine qui menacent des centaines de millions de personnes. Espoirs, pour la vigueur des prises de position et des appels à intervenir largement et rapidement, qui devraient susciter des réactions appropriées. Indignation, pour l'hypocrisie dont font preuve aujourd'hui ceux qui se sont toujours battus pour éliminer la production agricole dans l'UE et dans d'autres pays riches dans le but d'imposer le libre-échange mondial en agriculture, et qui dénoncent aujourd'hui l'insuffisance de la production alimentaire. Même les conservateurs britanniques se permettent d'affirmer maintenant que l'Europe a la responsabilité morale de produire des aliments, après avoir fait de leur mieux au cours des années pour rendre cela impossible.
Le premier impératif. On semble découvrir que l'orientation correcte est, en principe, assez simple: aider les pays pauvres à revenir aux productions vivrières essentiellement destinées à nourrir leurs populations, en éliminant les monocultures pour l'exportation qui ont ; a) ruiné, en Afrique surtout (mais pas seulement) toute possibilité d'autonomie alimentaire ; b) détruit leurs productions traditionnelles et leur équilibre territorial en donnant naissance à des villes monstrueuses ; c) provoqué une dépendance alimentaire dont on se demande si et quand ils pourront se libérer. Ces trois effets bénéficient au grand commerce, à la grande distribution et à un certain nombre de multinationales. Beaucoup de forces poussaient dans le mauvais sens, y compris les gouvernements myopes ou corrompus des pays pauvres, quelques grandes organisations mondiales comme le FMI ou la Banque mondiale et des groupes de pression puissants comme OXFAM. Le but était de libérer à tout prix les échanges agricoles dans le monde, en condamnant les efforts des pays développés pour donner à leurs agriculteurs un niveau de vie analogue à celui des autres catégories sociales.
Les incorrigibles. Pour certains aspects, on commence à lire des remarques raisonnables. Un exemple: « Pendant des décennies, le FMI et la Banque mondiale ont poussé les pays du tiers monde à renoncer à l'agriculture vivrière et à se reconvertir dans l'agriculture d'exportation (cacao, café, vanille) parce que le prix d'exportation leur permettrait de rembourser leurs dettes auprès des banques occidentales ». Mais pour d'autres aspects fondamentaux, le moment de la compréhension ne semble pas encore arrivé. Les forces qui ont fait de leur mieux, pendant des décennies, pour contester l'autosuffisance alimentaire de l'Europe et pour la rendre impossible, ne reconnaissent pas s'être trompées. Pourtant, la réalité est éloquente. Pourquoi l'UE a-t-elle mis en jachère une partie de ses terres ? Pour produire moins et ouvrir ainsi ses frontières aux produits importés. Prenez le cas du riz. C'est presque par miracle si l'UE a réussi à protéger encore pour quelque temps sa production, pourtant irremplaçable dans certaines zones (une partie de la plaine du Pô, la Camargue) pour sauvegarder les zones humides et y maintenir une activité agricole. On constate aujourd'hui qu'il n'y a plus assez de riz dans le monde, et certains pays grands producteurs en interdisent l'exportation.
Certains slogans imbéciles restent à la mode puisque même une personnalité comme Emma Bonino ressort des archives l'histoire des deux dollars par jour que la PAC destine à chaque vache, alors que des centaines de millions de personnes dans le monde vivent avec moins d'un dollar pas jour. Il est évident que les deux dollars européens ne sont pas destinés aux veaux et aux vaches, mais à permettre que chez nous même les agriculteurs puissent envoyer leurs enfants à l'école, bénéficier d'un jour de repos par semaine et d'un minimum de garanties sociales. Le gouvernement suédois et quelques autres continuent à se battre afin que l'UE ne destine plus un euro à son agriculture et qu'elle achève l'ouverture de ses frontières agricoles. Après quoi, adieu nature en Europe, adieu paysages, adieu autosuffisance alimentaire: la voie serait ouverte au chantage alimentaire des pays tiers sur l'UE et à l'impossibilité de contribuer à la guerre contre la faim dans le monde. Ce n'est pas un problème seulement européen.
Pourquoi les agriculteurs américains destinent-ils aux biocarburants une grande partie de leur production de maïs ? À cause des pressions sur les Etats-Unis afin qu'ils renoncent à subventionner leur production alimentaire ; ils subventionnent alors les substituts du pétrole. On pourrait citer d'autres exemples.
La double bataille. Comment est-il possible qu'il existe encore des Européens qui ne comprennent pas l'exigence pour l'UE de contribuer à la double bataille mondiale la plus difficile et la plus essentielle, visant à la fois à combattre les famines dans les pays pauvres et à sauver la nature et la biodiversité ?
(F.R.)