Eviter la démagogie. Il serait relativement facile, à propos du Kosovo, d'ironiser sur l'absence de position uniforme de l'UE sur quelques aspects essentiels. Il n'y a pas d'attitude européenne sur la reconnaissance du nouvel Etat. C'est vrai, mais on devrait le savoir qu'une politique étrangère commune n'existe pas encore, et que, pour le moment, elle ne peut pas exister. Une certaine rhétorique plaintive le déplore et s'en indigne, en réclamant même des décisions majoritaires dans ce domaine ; c'est de la démagogie. Ceux qui préconisent une politique étrangère de l'UE décidée à la majorité, sont disposés à en accepter les résultats… à la condition qu'ils soient conformes à leur position. N'oublions pas la guerre en Irak: ceux qui refusaient d'y participer, auraient-ils accepté d'y envoyer leurs soldats si tel avait été le résultat d'un vote européen? Et ceux qui voulaient être à côté des Etats-Unis, y auraient-ils renoncé en cas contraire ? Si l'UE avait disposé d'une politique étrangère et de défense décidée à la majorité, une telle politique aurait éclaté ce jour-là. D'ailleurs, aussi longtemps que l'UE n'aura pas de responsabilités militaires et une armée, les décisions dont dépendent la paix ou la guerre, l'envoi des jeunes au combat et au risque de mort, restent dans les mains des parlements et des gouvernements nationaux. C'est inévitable.
Dans les débats à ce sujet, je reviens toujours à Jacques Delors. On sait ce que l'unité européenne lui doit et qu'il aimait les défis et l'audace ; mais pour la politique étrangère et de défense, il rejetait la démagogie. Il a souligné dans ses Mémoires que des cas existent où les intérêts politiques des Etats membres coïncident et il est alors possible d'agir ensemble ; mais chaque pays a ses traditions, son histoire, ses relations privilégiées. L'UE doit s'habituer à «bâtir des actions communes chaque fois qu'il y a convergence des analyses, des intérêts et de la volonté d'agir» et travailler progressivement à faire émerger des positions uniformes ; mais «on ne peut progresser que par des actions communes clairement définies, pour lesquelles un consensus est possible».
Un «protectorat» européen. C'est exactement ce que l'UE est en train de faire pour le Kosovo. Il n'y a pas d'unanimité sur la reconnaissance du nouvel Etat, notre bulletin d'hier a indiqué les raisons et les positions de chacun, mais il y a unanimité (avec l'abstention de Chypre) sur les initiatives à prendre. Tout en garantissant un «futur européen» aussi bien à la Serbie qu'au Kosovo, l'UE assumera au Kosovo des responsabilités telles que certains commentateurs ont parlé d'un protectorat (sans mandat de l'ONU). La mission civile au titre de la PESD (2000 policiers, magistrats et agents de douane) comprendra des ressortissants des Etats membres qui ne reconnaissent pas le nouvel Etat. Il ne faut pas oublier que le Kosovo n'aura pas de véritable armée, ni de ministre de la Défense, ni de ministre des Affaires étrangères, ni de siège à l'ONU.
Les différences dans les positions nationales sur la reconnaissance du nouvel Etat sont déterminées par la crainte que le geste des Kosovars devienne un exemple et un précédent juridique ou politique pour d'autres situations ailleurs. Selon le Conseil, le Kosovo représente un cas particulier qui ne remet pas en cause les principes du droit international, notamment celui de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des Etats.
Un cas spécial, sauf pour la même zone. Il serait effectivement illogique et dangereux d'assimiler le cas du Kosovo à d'autres. Mais je doute que cette spécificité soit possible dans la même région et pour la population qui est aujourd'hui invitée à accepter la sécession du Kosovo, c'est-à-dire la population serbe. Si les frontières officielles (selon lesquelles le Kosovo est une région de la Serbie) ne sont plus valables, elles ne peuvent plus l'être non plus pour les zones avoisinantes où la population d'origine serbe est majoritaire dans une proportion écrasante, que ce soit une partie du nouvel Etat kosovar ou la partie serbe de la Bosnie-Herzégovine. Ces populations doivent avoir le droit de choisir entre l'autonomie ou l'adhésion à la Serbie. Aucune astuce juridique ne peut contester cette évidence: si dans cette zone les frontières internationalement reconnues ne sont plus valables dans un sens, elles ne le sont pas non plus dans l'autre.
La dignité d'un Etat. Au-delà de la période de démarrage, le nouvel Etat se préoccupera sans doute de prouver concrètement qu'il est en mesure de vivre par ses propres moyens. C'est une question de crédibilité et de dignité. L'UE apportera son soutien et sa coopération, mais un Etat indépendant doit montrer la volonté et la capacité d'exister par lui-même. Certains cas tout proches ne peuvent et ne doivent pas constituer un précédent.
(F.R.)