Bruxelles, 14/11/2007 (Agence Europe) - Quelques jours après la publication du rapport de progrès de la Commission européenne sur la Turquie (EUROPE n° 9537), nous avons rencontré l'ambassadeur turc auprès de l'UE, Volkan Bozkir, pour un entretien.
EUROPE: Votre réaction sur le rapport de la Commission ?
Volkan Bozkir: Le rapport de cette année est équitable, juste et équilibré. Il s'agit d'un bon rapport, même si nous ne sommes pas d'accord avec tout. Pour nous, la phrase la plus importante du rapport est: la Turquie continue à suffisamment remplir le critère politique d'adhésion. Cette phrase est cruciale, car, sans cela, vous ne pouvez pas continuer le processus. Un deuxième élément très important est l'affirmation que la Turquie a une économie de marché viable. Ensuite, en matière de droits de l'Homme, le rapport stipule clairement que la Turquie dispose maintenant de suffisamment de garanties contre la torture et les traitements inhumains. La politique de 'tolérance zéro' du gouvernement turc a donné de bons résultats. Les performances de la Turquie en matière de respect de la liberté d'association, de rassemblement et de manifestation sont également positives. Il y a aussi des mots encourageants sur l'égalité des chances hommes/femmes. Autre élément important du rapport: notre capacité de mettre en œuvre l'acquis communautaire. Sur tous ces points, les conclusions de la Commission sont favorables.
EUROPE: Le rapport est très critique sur l'article 301 du code pénal et la manière dont il restreint la liberté d'expression en Turquie. La Commission propose même de lier l'ouverture des négociations d'adhésion du chapitre « justice/libertés fondamentales » à l'amendement de cet article.
V. B.: La Commission nous demande effectivement d'amender l'article 301. Cet article peut être modifié et il le sera le plus rapidement. Le nouveau président (Abdullah Gül), qui était auparavant ministre des Affaires étrangères, et le nouveau ministre des Affaires étrangères (Ali Babacan), qui est toujours notre négociateur en chef pour les négociations d'adhésion, y sont très favorables. Cette question ne devrait pas être un obstacle dans les négociations d'adhésion.
EUROPE: le rapport de la Commission reproche aussi à la Turquie de n'avoir fait aucun progrès vers la normalisation de ses relations avec la République de Chypre.
V. B.: Nous n'avons jamais dit que nous normaliserions nos relations tant que le problème chypriote (division de l'île, NDLR) n'aura pas été résolu. L'UE a commis une grande erreur en acceptant l'administration chypriote grecque (la République de Chypre, NDLR) dans l'Union européenne avant qu'une solution globale n'ait été trouvée. Cela a davantage compliqué la recherche d'une solution et, plus grave encore, encouragé l'intransigeance de la partie chypriote grecque. Nous pensons qu'avec une solution juste et durable sous les auspices du secrétaire général des Nations unies, toutes les questions, y compris la normalisation des relations (avec Chypre, NDLR), disparaîtront automatiquement de l'ordre du jour. Nous devons donc intensifier nos efforts afin de trouver une solution globale avant la fin de 2008. La Turquie soutient cette vision.
EUROPE: Quel rôle l'UE pourrait-elle jouer pour trouver une solution ?
V.B.: L'Union européenne ne peut pas être la plateforme pour résoudre la question chypriote. Pourquoi ? Ce serait comme si, dans un match de football, l'arbitre porterait les mêmes couleurs que les joueurs d'une des deux équipes. En plus, pour pouvoir siffler un penalty, l'arbitre aurait besoin de l'accord unanime de tous les joueurs de cette équipe. Cela ne peut pas fonctionner ! La question chypriote devra être traitée sous les auspices du secrétaire général des Nations unies. Pour rendre cela possible, la communauté internationale et l'Union européenne devraient exercer davantage de pression sur la partie chypriote grecque pour qu'elle travaille en faveur d'une solution.
EUROPE: Quel genre de pression ?
V.B.: En diplomatie, il y a beaucoup de moyens d'exercer de la pression. Si l'Union européenne pouvait convaincre la partie chypriote grecque qu'une non-solution n'est pas dans l'intérêt de l'Union européenne et que le status quo n'est pas une option qui peut être maintenue pour toujours, alors nous aurions l'espoir d'une reprise rapide des négociations sur l'ensemble du sujet. Ni la Turquie, ni les Chypriotes turcs ne peuvent résoudre le problème si les dirigeants chypriotes grecs ne font pas preuve de suffisamment de volonté politique.
EUROPE: Depuis la suspension de huit chapitres en décembre 2006, les négociations d'adhésion n'ont pas beaucoup progressé.
V. B.: La décision de l'UE de suspendre huit chapitres a marqué le creux des relations UE/Turquie au cours de la dernière décennie. Après ce traumatisme, nous avons entamé une réflexion et conclu que l'Europe avait un problème: de nouveaux pays avaient adhéré, l'atmosphère dans la population européenne à l'égard de la Turquie et de l'élargissement en général avait changé et l'UE était incapable de mener à bien son processus constitutionnel. Il y avait le risque de voir la Turquie devenir le bouc émissaire pour tout cela. En même temps, la Turquie se trouvait devant une année électorale et il y avait le risque que l'Union européenne devienne une cible négative au cours de la campagne électorale. C'est pourquoi nous avons décidé de faire une pause, de gagner un peu de distance par rapport à l'Europe, de manière à lui permettre de résoudre ses propres problèmes. Pendant ce temps, la Turquie pouvait avoir ses élections sans que les dirigeants politiques aient fait au cours de la campagne électorale des déclarations contraignantes (sur l'Europe, NDLR). Grâce à cette stratégie, l'année (2007) s'est écoulée sans dégâts pour les relations avec l'UE.
Parallèlement, nous avons décidé de nous mettre au travail. Nous avons décidé d'ouvrir tous les chapitres de négociation et mis sur pied un programme de travail qui prévoit que nous aurons finalisé nos travaux préparatifs d'adhésion d'ici la fin 2013, comme si tous les chapitres étaient déjà ouverts à la négociation. Nos ministères et administrations travaillent pour supprimer l'écart qui existe entre la législation turque et la législation européenne (acquis communautaire) examinée lors du screening. Au cours de ce processus, tous les objectifs fixés lors du screening seront atteints. Nous voulons le faire d'ici la fin 2013 et ce sera fait. Notre but est évidemment l'adhésion à l'UE, mais l'objectif principal (du processus de réforme) est d'être une République entièrement démocratique et laïque qui respecte l'Etat de droit et qui bénéficie d'un niveau de bien-être proche du niveau européen.
EUROPE: Vous voulez dire que le chemin à parcourir, c'est-à-dire les réformes, est plus important que l'objectif final, l'adhésion à l'UE ?
V. B.: Je ne dis pas que le chemin est plus important que l'objectif, parce que la destination, à savoir l'adhésion, est importante. Sans but, les gens perdent leur dynamique et leur orientation. Nous n'avons jamais mentionné une alternative à l'adhésion. A la fin de 2013, après avoir finalisé notre processus de réforme, l'Union européenne se retrouvera face à une autre Turquie, une Turquie différente. Je pense qu'à la fin de 2013, la Turquie sera devenue indispensable pour l'Union.
EUROPE: La punition de décembre 2006 n'a donc pas d'impact sur votre processus d'adhésion ?
V. B.: Je ne dis pas que la suspension n'a pas d'impact sur le processus. Mais je dis: l'Europe a fait une erreur. En suspendant les négociations sur les huit chapitres, l'Union européenne a voulu punir la Turquie, la forcer à se conformer aux demandes européennes. Mais la Turquie n'a pas modifié sa position ferme. L'UE a donc utilisé toutes ses munitions vis-à-vis de la Turquie. Quelles autres sanctions lui restent-ils ? Seulement de suspendre ou d'arrêter toutes les négociations. L'UE a perdu tout levier face à la Turquie. Elle a fait un mauvais calcul.
EUROPE: En attendant, les négociations sur ces chapitres restent bloquées.
V. B.: Oui, elles restent bloquées, mais cette situation bénéficie à qui ? Parmi les huit chapitres suspendus, il y en a plusieurs qui sont aussi très importants pour l'UE. Le chapitre « Union douanière », par exemple. Notre union douanière a un volume commercial de 80 milliards d'euros. Or, le chapitre est bloqué, en dépit du fait que certaines choses dans ce domaine devraient être modifiées. Mais l'UE s'est lié les mains.
EUROPE: L'UE exige que la Turquie applique le protocole additionnel sur l'extension de l'Union douanière à Chypre. Quand allez-vous ouvrir vos ports et aéroports aux Chypriotes ?
V. B.: Nous devons tenir compte de toutes les décisions de l'Union européenne relatives à la question chypriote, y compris de la décision d'établir le commerce directe entre l'UE et les Chypriotes turcs (une proposition de décision qui est toujours bloquée au Conseil par la République de Chypre, NDLR). Il s'agit là aussi d'une décision de l'UE qui fait partie de l'acquis et qui doit être respectée.
EUROPE: Etes-vous préoccupés par l'opposition ferme de M. Sarkozy à l'adhésion turque et la réticence d'autres dirigeants de l'UE ?
V. B.: Les personnes ne font que passer. Nous vivons dans des démocraties, les hommes politiques changent. Des gouvernements qui sont en place aujourd'hui, n'y seront pas nécessairement encore demain. Même en France, on commence à parler d'une possible modification de la Constitution (qui prévoit des référendums sur toutes les adhésions après celle de la Croatie). Gardons un peu d'ambiguïté. Evitons de faire des déclarations rigides et contraignantes sur l'avenir. (H.B.)